© Pierre Martin / Les Crépuscules en répétition
à propos des spectacles

Les crépuscules : dossier pédagogique

Publié le 15.01.19 par La Comédie de Béthune

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Dossier pédagogique réalisé par Philippe Cuomo, professeur missionné

Table des matières

« Toutes les images disparaîtront. » Annie Ernaux, Les Années, 2008

Préparation au spectacle

I Un artiste d’aujourd’hui : Thomas Piasecki

I-1 Quelques éléments biographiques

  
© photographie Simon Gosselin

Thomas Piasecki est metteur en scène et a fondé sa compagnie Spoutnik Theater en 2008. Il est né quelque part sur le territoire de Bruay-la-Bussière avant d’aller vivre à Divion avec ses parents. Ni autofiction, ni autobiographie, cette ville de Bruay reste néanmoins le point de départ des Crépuscules, une grande fresque qui se déroule sur 20 ans, d’une coupe du monde à l’autre.

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Ses parents, originaires de Divion, habitent le quartier de la Gare. Et c’est bien à Bruay qu’est née sa passion. Au collège Camus, il découvre le théâtre avec un atelier ouvert par sa professeure de français, Mme Wattel.
Il poursuivra au lycée Blaringhem de Béthune pour son option théâtre.
À 13 ans, il intègre la troupe amateur bruaysienne « Les Artisans » jusqu’à l’âge de 20 ans, « avec Hervé Beudaert, Karine Cordonnier, Isabelle Piaczynski et Maggie Deléglise (aujourd’hui administratrice de la compagnie). J’étais le plus jeune, et de loin.
J’y ai fait mes classes. Il y avait une urgence dans le travail, l’ambition et l’envie étaient là. » Pour lui, les deux sont complémentaires.
Le côté « costaud » de l’option théâtre et la « liberté » qu’offre une troupe. « Si on se plantait, c’était notre faute. Si on y arrivait, c’était grâce à nous. » Avec Les Artisans, il apprend une technique de jeu. « On voit l’organisation que demande une compagnie. On passe par tous les rouages : de la trouvaille du texte jusqu’au plateau en passant par la coupe du texte … » Il se retrouve dans des festivals, rencontre des professionnels comme Jean-Maurice Boudeulle, directeur du théâtre de l’Aventure, à Hem.
Quant à l’option théâtre, il se souvient de la rencontre avec Laurent Hatat, « qui nous a apporté la dramaturgie. C’était la découverte de la mise en scène. » 

Départ à Divion, La Cité des Astres 


Il poursuit son chemin en faisant des études d’histoire. « À partir de la maîtrise, je me suis dit « il faut que j’y retourne ». » En 2005, le jeune homme ne fonce pas bride abattue créer sa compagnie mais frappe à la porte du théâtre de l’Aventure. Le temps d’y effectuer un stage et d’apprendre les rudiments : comment monter un dossier de subventions, comment gérer administrativement une compagnie. Un préalable «  indispensable » selon lui. Il monte ensuite sa compagnie, Spoutnik Theater en février 2007.

Extrait de l’article « Thomas Piasecki : de Bruay à Avignon, itinéraire d’un metteur en scène », d’Alexandra Trépardoux, La Voix du Nord, 8 avril 2012

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I-2 Parcours artistique sur le site de la compagnie Spoutnik Theater

            L’année 2008 constitue pour Thomas Piasecki le début de son aventure théâtrale avec la création de sa compagnie :

Après une première mise en scène de The Great Disaster de Patrick Kerman, Thomas Piasecki se tourne alors vers l’écriture pour le théâtre. Son premier travail prend racine dans son enfance, au coeur du bassin minier. De ce premier matériau naîtra un vibrant hommage à un ouvrier de la mine, transmué en une sorte de Sisyphe contemporain. Il dépassera le cadre de ses souvenirs personnels pour écrire ce conte universel qu’est Sisyphski, la cité des astres.

ACTIVITÉS :

  • Cherchez qui était Sisyphe et en quoi consiste le mythe de Sisyphe. Quel lien peut-on faire, selon vous, entre un mineur et le mythe de Sisyphe ? Que comprenons-nous de la démarche artistique de Thomas Piasecki ?
  • Analysez les partis-pris de mise en scène que vous pouvez observer dans les extraits proposés.
  • À partir de tout ce matériau (I-1, I-2), par groupes, écrivez une interview fictive de Thomas Piasecki. Vous écrirez les questions et les réponses puis vous vous enregistrerez (avec le logiciel audacity par exemple) pour diffuser à la classe cette interview. La classe peut être divisée en groupes afin de répartir les questions. Vous évoquerez notamment son parcours, ses sources d’inspiration, son univers artistique etc.

II Les Crépuscules # 3/3 #

II-1 Écrire à partir du réel

 Thomas Piasecki livre volontiers les démarches littéraires qui l’inspirent. Sans se situer sur le même plan que les trois écrivains que sont Annie Ernaux, Didier Éribon ou Édouard Louis, son travail reste malgré tout très proche. Comme Annie Ernaux, il mène une réflexion sur le temps, sur le lien entre le passé et le présent, sur le passage des années, sur la différence, mais aussi la similitude, entre l’être qu’on était et l’être qu’on est devenu. Ses Crépuscules nous donnent à voir un espace temps de 20 ans à travers une chronique familiale. Ce n’est pas la question du vieillissement qui l’intéresse mais plutôt celle du rapport au monde et de sa relation aux autres. Sans s’apparenter à de l’autofiction, le texte de la pièce part néanmoins d’un ancrage réel très fort : la ville de Bruay-la-Buissière. Et comme Annie Ernaux, Didier Eribon ou Édouard Louis, ses personnages sont inscrits historiquement et socialement dans un lieu emblématique. Il interroge alors cette appartenance : doit-on et peut-on partir ? comment revenir ? partir ou trahir ? La question du changement de classe est aussi présente. Ces problématiques se retrouveront dans le spectacle. Certains personnages restent, d’autres partent.

Annie Ernaux

©J. Sassier
 ©J. Sassier

Texte A

Toutes les images disparaîtront.

la femme accroupie qui urinait en plein jour derrière un baraquement servant de café, en bordure des ruines, à Yvetot, après la guerre, se renculottait debout, jupe relevée, et s’en retournait au café

la figure pleine de larmes d’Alida Valli dansant avec Georges Wilson dans le film Une aussi longue absence

l’homme croisé sur un trottoir de Padoue, l’été 90, avec des mains attachées aux épaules, évoquant aussitôt le souvenir de la thalidomide prescrite aux femmes enceintes contre les nausées trente ans plus tôt et du même coup l’histoire drôle qui se racontait ensuite : une future mère tricote de la layette en avalant régulièrement de la thalidomide, un rang, un cachet. Une amie horrifiée lui dit, tu ne sais donc pas que ton bébé risque de naître sans bras, et elle répond, oui je sais bien mais je ne sais pas tricoter les manches

Claude Piéplu en tête d’un régiment de légionnaires, le drapeau dans une main, de l’autre tirant une chèvre, dans un film des Charlots

cette dame majestueuse, atteinte d’Alzheimer, vêtue d’une blouse à fleurs comme les autres pensionnaires de la maison de retraite, mais elle, avec un châle bleu sur les épaules, arpentant sans arrêt les couloirs, hautainement, comme la duchesse de Guermantes au bois de Boulogne et qui faisait penser à Céleste Albaret telle qu’elle était apparue un soir dans une émission de Bernard Pivot

sur une scène de théâtre en plein air, la femme enfermée dans une boîte que des hommes avaient transpercée de part en part avec des lances d’argent – ressortie vivante parce qu’il s’agissait d’un tour de prestidigitation appelé Le Martyre d’une femme

les momies en dentelles déguenillées pendouillant aux murs du couvent dei Cappuccini de Palerme

le visage de Simone Signoret sur l’afiche de Thérèse Raguin

la chaussure tournant sur un socle dans un magasin André rue du Gros-Horloge à Rouen, et autour la même phrase défilant continuellement : « avec Babybotte Bébé trotte et pousse bien »

l’inconnu de la gare Termini à Rome, qui avait baissé à demi le store de son compartiment de première et, invisible jusqu’à la taille, de profil, manipulait son sexe à destination des jeunes voyageuses du train sur le quai d’en face, accoudées à la barre

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008, pp. 11-13

Texte B

            La photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l’autre laissée dans le dos. Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d’Ambre Solaire, d’échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses, plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d’une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d’un séjour ou d’une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotteville-sur-Mer.

            Elle va avoir neuf ans. Elle est en vacances avec son père chez un oncle est une tante, des artisans qui fabriquent des cordes. Sa mère est resté à Yvetot, tenir le café-épicerie qui ne ferme jamais. C’est elle qui, habituellement, tresse ses cheveux en deux nattes serrées et les fixe en couronne autour de sa tête, avec des barrettes à ressort et des rubans. Soit ni son père ni sa tante ne savent attacher ses tresses ainsi, soit elle profite de l’absence de sa mère pour les laisser flotter.

            Difficile de dire à quoi elle pense au rêve, comment elle regarde les années qui la sépare de la Libération, de quoi il se souvient sans effort.

Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008, pp. 34-35

Didier Éribon

© Patrice Normand/Opale/Editions Fayard
© Patrice Normand/Opale/Editions Fayard

Texte C

            Une question avait commencé de m’obséder quelque temps plus tôt, depuis le pas franchi du retour à Reims. Elle allait se formuler de façon plus nette et plus précise encore dans les jours qui suivraient cet après-midi passé à regarder des photos avec ma mère, au lendemain des obsèques de mon père : Pourquoi, moi qui ai tant écrit sur les mécanismes de la domination, n’ai-je jamais écrit sur la domination sociale ? Et aussi : « Pourquoi, moi qui ai accordé tant d’importance au sentiment de la honte dans les processus de l’assujettissement et de la subjectivation, n’ai-je peu près rien écrit sur la honte sociale ? » Je devrais même énoncer la question en ces termes : « Pourquoi, moi qui ai tant éprouvé la honte sociale, la honte du milieu d’où je venais quand, une fois installé à Paris, j’ai connu des gens qui venaient de milieux sociaux si différents du mien, à qui souvent je mentais plus ou moins sur mes origines de classe, ou devant lesquels je me sentais profondément gêné d’avouer ces origines, pourquoi donc n’ai-je jamais eu l’idée d’aborder ce problème dans un livre ou un article ? » Formulons-le ainsi : il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale.

Didier Éribon, Retour à Reims, Fayard, 2009, p. 11

Texte D

                        « C’est qui ? » ai-je demandé à ma mère. « Mais… c’est ton père, me répondit-elle, tu ne le reconnais pas ? C’est parce que tu ne l’avais pas vu depuis longtemps. » En effet, je n’avais pas reconnu mon père sur cette photo, prise quelque temps avant sa mort. Amaigri, recroquevillé sur lui-même, le regard perdu, il avait affreusement vieilli, et il me fallut quelques minutes pour faire coïncider l’image de ce corps affaibli avec l’homme que j’avais connu, vociférant à tout propos, stupide et violent, et qui m’avait inspiré tant de mépris. En cet instant, j’éprouvai un certain trouble, comprenant que, dans les mois, les années peut-être, qui avaient précédé sa mort, il avait cessé d’être la personne que j’avais détestée pour devenir cet être pathétique : un ancien tyran domestique déchu, inoffensif et sans forces, vaincu par l’âge et la maladie.

                        En relisant le beau texte de James Baldwin sur la mort de son père, une remarque m’a frappé. Il raconte qu’il avait repoussé le plus longtemps possible une visite à celui-ci, qu’il savait pourtant très malade. Et il commente : « J’avais dit à ma mère que c’était parce que je le haïssais. Mais ce n’était pas vrai. La vérité, c’est que je l’avais haï et que je tenais à conserver cette haine. Je ne voulais pas voir la ruine qu’il était devenu : ce n’est pas une ruine que j’avais haïe. »

Didier Éribon, Retour à Reims, Fayard, 2009, pp. 31 – 32

 

Édouard Louis


© Joël Saget / AFP

Texte E

            Nous n’étions pas les plus pauvres. Nos voisins les plus proches, qui avaient moins d’argent encore, une maison constamment sale, mal entretenue, étaient l’objet du mépris de ma mère et des autres. N’ayant pas de travail, ils faisaient partie de cette fraction des habitants dont on disait qu’ils étaient des fainéants, des individus qui profitent des aides sociales, qui branlent rien. Une volonté, un effort désespéré, sans cesse recommencé, pour mettre d’autres gens au-dessous de soi, ne pas être au plus bas de l’échelle sociale. Du linge crasseux était éparpillé partout dans leur maison, les chiens urinaient dans toutes les pièces, souillaient les lits, les meubles étaient couverts de poussière, pas seulement de la poussière, d’ailleurs, plutôt une saleté dont aucun mot n’exprime la vérité : un mélange de terre, de poussière, de restes de nourriture et de liquides renversés, vin ou Coca-Cola séché, des cadavres de mouches ou de moustiques. Eux aussi étaient sales les vêtements maculés de terre ou d’autre chose, les cheveux gras et les ongles longs, noircis. Ce que ma mère répétait également, toujours avec fierté : La pauvreté ça empêche pas la propreté, nous au moins on n’a pas trop d’argent mais la maison est bien propre et mes gosses ont toujours des vêtements qui sentent la lessive, ils sont pas crapés. Les voisins allaient dans les champs qui entouraient le village pour dérober du maïs et des petits pois, avec la vigilance dont il fallait faire preuve pour ne pas être surpris par les agriculteurs, faire gaffe aux culs-terreux. Je passais chez eux de nombreuses journées, dans la cuisine qui sentait le pétrole à cause du réservoir entreposé dans la pièce d’à côté. Cette pièce avait d’abord été la salle de bains, mais les voisins, jugeant qu’une salle de bains n’était pas utile, en avaient fait une réserve de pétrole. Nous préparions du pop-corn avec le maïs volé aux culs-terreux. Les récits que nous en fai sions, comme des enfants peuvent le faire : des récits cousus de mensonges, d’éléments ajoutés, inventés, d’exagérations. Les péripéties imaginaires du voisin Et à ce moment-là, le cul-terreux, il est arrivé, il m’a poursuivi en tracteur mais j’ai couru plus vite et il a pas réussi à me rattraper.

Nous nous racontions les histoires qui animaient le village et rendaient l’existence moins monotone.

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014, pp. 95-96

ACTIVITÉS :

Écriture :

  • À la manière d’Annie Ernaux (textes A et B), écrivez deux textes : le premier comportant une série d’images, de mini scènes, le second partant d’une (très) ancienne photo de votre enfance ou d’une personne de votre famille.

Recherches :

  • Qui est Didier Éribon ? Quels sont ses domaines de réflexion privilégiés ? (textes C et D)
  • Qui est Édouard Louis ? Quel lien entretient-il avec Eddy Bellegueule ? (texte E)
  • Qu’est-ce qui rapproche ces trois écrivains Annie Ernaux, Didier Eribon et Édouard Louis ?

Lectures :

  • Proposez des lectures à voix haute des 5 textes et des textes écrits à la manière d’Annie Ernaux.

II-2 Écrire une trilogie

Sisyphski, la cité des astres # 1/3 #

Après le déluge # 2/3 #

Les Crépuscules # 3/3 #

            Dès 2008, après la première création de la compagnie, The Great Disaster de Patrick Kermann, le projet d’une trilogie basée sur un travail de mémoire se met en place. Cette mémoire singulière et personnelle cherche à devenir universelle.

            En janvier 2010, Sisyphski #1/3# est créé. Cette pièce mêle le monde syndical et l’univers familial dans les cités ouvrières avec le mythe de Sisyphe comme point commun.

            En décembre 2011, Après le déluge #2/3# voit le jour. Ce spectacle traite de l’ultime rencontre en fin de vie ou avant le début d’une nouvelle existence, de la place accordée aux femmes, de la violence qui peut leur être réservée dans une société régie par la loi du plus fort.

            Puis s’élabore enfin le troisième et dernier volet, créé en 2019. Les Crépuscules #3/3#, chronique familiale qui explore comment vivre 30 ans, le temps d’une nuit, mélange de passé et de futur, des rêves d’un personnage passant de ses 16 ans à ses 46 ans en 12h.

Sisyphski, la cité des astres # 1/3 # par Thomas Piasecki

« Le terril qui s’avance et dont le bruit réglait la cité…
Le terril qui cachait le soleil en hiver comme s’il ne voulait pas voir le jour. »

L’envie de créer ce spectacle est née des souvenirs et histoires racontés par mes parents et mes grands-parents. Des histoires qui traînaient et résonnaient dans ma mémoire.
La cité des astres, cité du bassin minier du Pas-de-Calais, coron polonais de Divion, a vu naître mes arrière-grands- parents, mes grands-parents et mon père. Elle a été détruite peu après ma naissance.

Dans un univers ouvrier aussi fort que celui de la mine, un élément universel manquait. Le mythe de Sisyphe est apparu comme le pont nécessaire entre le monde ouvrier des bassins houillers du Pas-de-Calais, du travail répétitif face à la force du caillou noir et un conte théâtral porté par quatre comédiens, un musicien en plateau et la voix des habitants de la cité des astres.

Sisyphski est un Sisyphe moderne, arrivant de Pologne au début des années 1920.

Après le déluge #2/3# par Thomas Piasecki

La vie consiste à accepter le non-sens du monde et à trouver le bonheur au sein même de l’absurde.
Albert Camus

Trois personnages. Une jeune fille, un étudiant parfois trop scientifique et un homme de la cinquantaine vont se (re)construire sur une terre où le monde précédent est la poussière qu’ils ont sous leurs pieds.

La jeune fille, au cœur de l’intrigue, a un mal de vivre qui la tétanise malgré une curiosité pour la peinture. Mais cette ouverture est isolée. Sa « rencontre » va l’amener dans les champs de tous les possibles en termes de voyages dans continuum espace-temps. Cette citation de Camus m’apparaît comme la plus juste des problématiques pour la création d’Après le déluge. D’ailleurs, le titre est volontairement emprunté à un poème de Rimbaud dans Les Illuminations.

 ACTIVITÉS :

  • Reformulez les enjeux de chaque spectacle (#1/3# et #2/3#) par une question.
  • Quand vous aurez vu le spectacle, faites la même chose avec Les Crépuscules #3/3#. Établissez un lien précis entre les trois spectacles de la trilogie.

III Une histoire qui dure 30 ans

            L’histoire est une longue fresque familiale qui s’ancre dans un lieu réel et précis : la ville de Bruay-la-Buissière et plus précisément encore, la maison des parents. L’ailleurs sera présent puisqu’il est notamment question de départ dans une autre ville, Lyon. Au cours de cette histoire, les parents, Catherine et Henri, verront partir leur troisième enfant de la maison. Ils se retrouvent seuls dans la maison familiale face à leur magnifique jardin qui les coupe du monde extérieur. Comme en une pièce de Tchekhov, ils craignent l’ennui et le face-à-face. Ils sont nés ici, ont connu une élévation sociale avec un parcours classique et ne se sont jamais posé la question de partir. Aucun de leurs trois enfants ne restera vivre dans cette ville. La pièce sombrera progressivement dans le drame et la tragédie.

III-1 Une tragédie contemporaine

            Les Crépuscules se veut être une chronique vaste et subjective nourrie des œuvres de Jean Luc Lagarce, Annie Ernaux mélangées à l’introspection d’un Nanni Moretti. L’Histoire se répète, les tragédies autour d’une table et d’une famille aussi. La volonté principale est de mettre en avant certains maux d’aujourd’hui.

            Dans ce marasme, un être humain cherche comment raconter ce monde qui l’entoure sans vouloir se faire plaisir. Il paraît que c’est dans les mondes les plus affreux que naissent les plus belles histoires. Tout cela avancera sur scène, le temps d’un spectacle vivant.

            Ce déchainement d’actions, de musiques, de dialogues, de confrontations, de films familiaux ne peut aboutir qu’avec l’énergie d’une dizaine de personnes au plateau. Emmener le spectateur dans un monde particulier qui se veut être très proche du sien et pointer une société, la notre, celle de maintenant.

            Le lyrisme de la tragédie mêlé à des situations du quotidien parfois à une écriture d’aujourd’hui pour un spectacle contemporain et vivant.

            L’envie de cette tragi-comédie naît du désir de mélanger le passé et le futur, l’horreur et l’humour, dans une chronique familiale.

            Du soir où l’équipe de France est devenue championne du monde de football à un demain, un aube futur, imaginaire.

Thomas Piasecki, Note d’intention, 2018

ACTIVITÉS :

  • Pour comprendre ce que dit Thomas Piasecki : qui est Nanni Moretti ?

  • Que dit Nanni Moretti de la manière dont il concoit son travail ?
  • Quel lien faites-vous avec la note d’intention de Thomas Piasecki ?
  • Reformulez de manière synthétique les enjeux de ce spectacle, tels que les présente Thomas piasecki dans sa note d’intention.

Les Crépuscules : Comédie italienne nocturne (1998-2028)

Comment mêler rêves, cauchemars et réalité et prendre 30 ans en une nuit ?

Un adolescent traverse la folle soirée de la finale de la coupe du monde de 1998 jusqu’à un rêve, un cauchemar dans un futur proche.

Thomas Piasecki

III-2 D’une coupe du monde à l’autre

            Le point de départ du spectacle se situe le 12 juillet 1998, au moment de la finale de la coupe du monde de football. L’équipe de France allait devenir, pour la première fois, championne du monde.

 

Les Crépuscules

 

 

est un drame néoréaliste qui traverse 30 ans en une nuit.
commence le 12 juillet 1998 et se termine à l’aube de demain.
additionne l’Histoire récente à un futur proche.

Thomas Piasecki


© Action Images / Darren Walsh

© AFP PHOTO / Lucas BARIOULET

ACTIVITÉS :

  • Ces images vous rappellent-elles quelque chose ? Et autour de vous ?
  • Si vous n’étiez pas né en 1998, comment construisez-vous le souvenir de ce moment ?
  • Que symbolise cette coupe du monde ?
  • Et celle de 2018 ? Comment l’avez-vous vécu ? Connaissez-vous des gens ayant vécu les deux ? Demandez-leur de comparer ces deux moments.
  • Quels grands événements historiques (en France et dans le monde) ont fédéré autant de monde après cette coupe du monde. Comparez-les avec 1998, qu’en pensez-vous ?

III-3 Quelle famille !

Les Crépuscules raconte l’évolution d’une maison de famille entre 1998 et 2028.

Thomas Piasecki

 

Le mot chronique

© captures d’écran – logiciel Antidote

ACTIVITÉS :

  • Après avoir découvert le sens du mot chronique, en quoi ce spectacle est-il une chronique ?
  • Racontez une chronique familiale : vous vous centrerez autour d’un personnage de votre famille et choisirez de circonscrire dans le temps cette chronique (1 mois, 1 an ou plus).

Arbre généalogique


© Thomas Piasecki

ACTIVITÉS :

  • Ces personnages vous disent-ils quelque chose ?
  • Que pensez-vous de ces choix ?

 

Improvisation :

  • Lisez le début du texte de la pièce, ci-dessous

Charles
La tonalité et le rythme de ce début de repas n’ont rien en commun avec Gloria Gaynor. Personne ne parle, chacun en veut un peu plus à quelqu’un depuis son arrivée et à soi-même sans oser le dire, en tout cas, moi je m’en veux un peu mais je me comprends aussi. 

  • Imaginez, sous la forme d’une improvisation, ce que pourrait être ce repas de famille chez Catherine et Henri, le lendemain du 12 juillet 1998. Tous les membres de la famille sont présents à ce repas.

Écriture :

  • Vous pouvez également écrire le texte si vous le souhaitez.
  • Vous pouvez aussi l’écrire à la manière de Jean-Luc Lagarce (voir ci-dessous).

Pour aller plus loin

Découvrez une œuvre de Jean-Luc Lagarce racontant une chronique familiale : Juste la fin du monde, par exemple. Cette pièce écrite en 1990 a beaucoup inspiré la réflexion de Thomas Piasecki.

  • Un extrait

SUZANNE.

(…)

Parfois, tu nous envoyais des lettres,

parfois tu nous envoies des lettres,

ce ne sont pas des lettres, qu’est-ce que c’est ?

de petits mots, juste des petits mots, une ou deux phrases,

rien, comment est-ce qu’on dit ?

elliptiques.

« Parfois, tu nous envoyais des lettres elliptiques. »

Je pensais, lorsque tu es parti

(ce que j’ai pensé lorsque tu es parti),

lorsque j’étais enfant et lorsque tu nous as faussé compagnie (là que ça commence),

je pensais que ton métier, ce que tu faisais ou allais faire

dans la vie,

ce que tu souhaitais faire dans la vie,

je pensais que ton métier était d’écrire (serait d’écrire)

ou que, de toute façon

– et nous éprouvons les uns et les autres, ici, tu le sais, tu ne peux pas ne pas le savoir, une certaine forme d’admiration, c’est le terme exact, une certaine forme d’admiration pour toi à cause de ça -,

ou que, de toute façon,

si tu en avais la nécessité,

si tu en éprouvais la nécessité,

si tu en avais, soudain, l’obligation ou le désir, tu saurais

écrire,

te servir de ça pour te sortir d’un mauvais pas ou avancer

plus encore.

Mais jamais, nous concernant, jamais tu ne te sers de cette possibilité, de ce don (on dit comme ça, c’est une sorte de don, je crois, tu ris)

jamais, nous concernant, tu ne te sers de cette qualité

– c’est le mot et un drôle de mot puisqu’il s’agit de toi –

jamais tu ne te sers de cette qualité que tu possèdes, avec

nous, pour nous.

Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas

dignes.

C’est pour les autres. (…)

Juste la fin du monde, Jean-Luc Lagarce, 1ère partie, scène 3.

 

Bande annonce :

Extrait :

IV Mettre en scène

IV 1 Extraits à découvrir

Les extraits suivants sont consécutifs dans le texte de la pièce.

Extrait 1

Passage du chapitre 1/1998 :
au milieu de l’après-midi du 13 juillet 1998 (lendemain de la finale de la coupe du monde remportée par l’équipe de France).

Charles
La tonalité et le rythme de ce début de repas n’ont rien en commun avec Gloria Gaynor. Personne ne parle, chacun en veut un peu plus à quelqu’un depuis son arrivée et à soi-même sans oser le dire, en tout cas, moi je m’en veux un peu mais je me comprends aussi. Henri parle avec Gaspard de sujets sans vague pour ne pas tomber dans le silence général et enfin le sujet du jour est lancé lorsqu’Henri, passant la salade à Henri IV, demande où il était hier pendant la finale.
Nous retrouvons la table de famille, le sujet arrive malgré tout à cette grande journée du 12 juillet 1998 qui s’est déroulée la veille. Henri IV est courageux ou naïf ou les deux, il commence :

Henri IV : Comme c’était le début du week-end, je dois dire que je voulais traîner au lit. Mais avec le rythme du travail, je me suis levé à 8 heures, je suis allé à la boulangerie en bas de chez nous, ça se sentait que tout le monde ne pensait qu’à ça. La plupart du temps, on dit que ce sont les hommes qui ne pensent qu’à ça mais hier, les femmes ont rejoint la compétition. Je me suis laissé prendre un café au soleil, sur une terrasse.

Catherine : Il faisait beau hier, ça devait être agréable de boire son café dehors !

Henri IV : Très.

Catherine : Parce qu’on dit qu’il ne fait beau que dans le Sud mais ici aussi, il fait beau souvent, parfois.

Henri IV : Tout à fait et vers midi, il y avait du monde dans les rues du centre ville, un peu comme un jour de Noël en été mais au lieu d’aller à Jouet Club ou à la Fnac, les gens allaient chez le boucher ou dans les grandes surfaces pour acheter les saucisses-merguez du soir et à chercher du maquillage à Décathlon ou Intersport. Comme on n’est pas loin de la grand place.

Catherine : Étiez, vous n’étiez pas loin de la grand place, vu que vous partez !

Henri IV : Oui mais hier, concrètement j’étais dans l’appartement prêt de la grand place. Bref. Je rentrais de la boulangerie que j’aime bien.

Catherine : Faut en profiter de cette boulangerie.

Henri IV : Ils avaient laissé l’écran géant et à midi, il y avait déjà du monde.

Catherine : À midi mais il était 8h et quelques tout à l’heure.

ACTIVITÉS :

  • Quelle atmosphère se dégage de ce premier échange ?
  • Imprégnez-vous bien de l’arbre généalogique vu plus haut. Ajoutez, dans cet extrait, des répliques de Margot et d’Henri. Quels rôles pourrait-il avoir au cours de cet échange ?
  • Proposez une mise en scène pour ce premier extrait.
  • Idem avec cet extrait augmenté de vos répliques ajoutées.

Extrait 2

Henri IV :
Hier matin, je me suis réveillé avec le soleil qui passait à travers les volets, c’était vraiment agréable, je voulais me laisser couler, prendre le temps, traîner. Margot était anxieuse. Elle craignait l’annonce de notre départ pour Lyon. À 8 heures 10, on a commencé à en parler avec un café que je venais de faire passer en prenant ma douche, j’aurais préféré prendre un bain en lisant mon livre mais j’ai bien senti que je devais me dépêcher. À 11 heures, on en parlait toujours et mon café était froid et je n’osais pas l’interrompre. Ça semblait important pour elle alors je l’écoutais. Parfois je pensais aux gens pour qui la finale était l’unique raison de vivre ce dimanche 12 juillet 1998. Elle me répétait qu’elle ne lui faisait pas confiance, qu’elle surveillait tout, que chacune de ses initiatives étaient forcément de mauvaises idées pour sa mère, qu’elle l’avait empêchée d’aller à des soirées quand elle était au lycée. Je me disais dans ma tête : « comme tout le monde, il faut juste oser défier les lois parentales pour leur dire qu’on a grandi, qu’on sait faire des choix différents mais pas forcément n’importe quoi. » mais je n’ai rien dit, je l’écoutais. Je voulais lui donner la sensation qu’elle pouvait tout dire avec moi et surtout j’espérais qu’après ça, on profite de cette journée particulière.

À un moment, j’ai dit : « on verra sa réaction, demain. »
Je n’aurais pas dû. Ça a suffi à lancer son exutoire sur moi. Ce que je craignais depuis 8 heures du matin m’est tombé dessus à 11h23.
Je vous passe l’engueulade classique du « tu ne m’écoutes pas quand c’est important pour moi. Je fais un travail sur moi et toi, tu t’en fiches. Tu ne sais pas ce que c’est. »
Je déteste cette phrase : « tu sais pas ce que c’est, toi, que d’être triste, tu as toujours eu de la chance. »
Non je n’ai pas eu de la chance, je ne veux pas montrer en permanence aux gens ce qui me tracasse. Être avec des autres, ce n’est pas expulser ses problèmes en profitant de leur silence et en se reposant sur leur écoute. Je n’ai pas dit ça. J’ai juste dit : « il n’y a plus de pain, je vais chercher du pain avant qu’il n’y en ait plus. »
Elle me dit : « Tu réagis comme mon père. »
Pour ne pas blesser Margot, je n’ose jamais un « comme ta mère » mais elle n’hésite pas à me comparer à mon beau-père ce qui est pire. J’ai lâché un « c’est ça ouais, tu me fais chier » après avoir descendu 2 étages et en étant certain qu’elle ne l’entendrait pas. C’est ma manière d’expulser un ulcère potentiel, c’est lâche aussi…
Ça m’a fait un bien fou d’ouvrir la porte de l’immeuble et de me sentir dehors, être dehors, c’était être avec les autres, avec ce que j’avais envie de vivre ; à l’intérieur de chez moi, c’était les obligations. S’interdire la fête avec les autres, être au dessus de tout ça. Ne surtout pas se mélanger mais avoir de la pitié pour les malchanceux. On vit comme ça, on donne une pièce tous les 2-3 jours à un sdf à qui on s’est habitué pour se déculpabiliser.
Sortie de ma matinée, j’avais envie de parler aux gens qui avaient le sourire. On se parlait qu’avec un échange de sourires mais ça me faisait du bien, putain. J’ai fait un tour dans la ville que je vais quitter dans un mois. Je suis entré dans une boulangerie très bleu blanc rouge et je suis passé par la grand place et il était bien midi quand je l’ai traversée. Des groupes d’amis jouaient au ballon, d’autres étaient déjà dans la fontaine à s’arroser. J’ai eu envie de regarder en buvant une bière sur une terrasse attenante, j’avais juste envie de regarder. J’ai pris un perrier, j’avais peur qu’en rentrant, on me reproche mon haleine d’alcool.
J’ai fini mon eau pétillante et je suis rentré. Margot était au téléphone avec une amie, Charlotte et elle parlait encore de sa mère et je pense que Charlotte avait la place de dire : « bein ouais, c’est sûr » ou « je comprends ». Je me suis posé dans le fauteuil et j’ai continué de lire Les Particules Élémentaires comme tout le monde. Cette lecture a fait dire à Margot quand elle a raccroché : « Tu dois vraiment être malsain pour lire ça, je l’ai entendu dans l’émission de Marc Olivier Fogiel ce type est répugnant. » Bon, je dois donner l’impression qu’il faut être idiot pour rester là et ne pas dégager ailleurs. Tout est à faire et rien ne m’oblige, me bloque avec Margot. Je me rends compte depuis ce matin que sur ces quatre dernières heures, je ne l’aimais plus mais hier soir en rentrant à l’appartement, c’était la femme de ma vie du moment et hier soir, j’étais fou d’elle. Ce que t’es belle quand j’ai bu. J’t’aime beaucoup et puis j’t’aime pas, c’est ça la vie amoureuse peut-être si j’étais toujours amoureux sans doute je ne m’en rendrais plus compte et ça ne servirait à rien, c’est pour ça que parfois on s’engueule.
Pendant le match, Margot n’avait rien à voir avec ce qu’on a vu aujourd’hui. Au premier but, elle souriait tout le temps, au deuxième, elle dansait et au troisième, elle voulait faire un enfant mais ce matin, elle a pris une aspirine et elle ne souriait plus.

 

ACTIVITÉ :

  • Quelles nouvelles informations apprenons-nous sur les personnages ?

Extrait 3

Margot : Hier matin, je tournais en rond dans l’appartement parce que je ne savais pas comment vous alliez réagir, j’avais peur et j’étais en colère en même temps, il m’a écouté et il est sorti prendre l’air. Il voulait me protéger et il s’est trompé dans les horaires.

Henri IV : J’aurais bien aimé qu’elle commence comme ça mais il faut attendre la fin de l’après- midi pour qu’elle redevienne celle avec qui je vais sans doute construire des choses importantes.

Catherine : S’il ment pour toi, tu peux lui faire confiance.

Henri : Fallait pas somatiser autant.

François : C’est dans ses gênes. Mais parfois, elle oublie ses flips comme hier soir quand je vous ai rejoints.Tu étais en forme !

Henri IV : Elle était très souriante et toi tu dansais avec tout le monde.

François : On avait tous 20 ans hier.

Alex : Au moment de ranger ce qui ne servira plus pour le moment, Catherine fait la remarque.

Catherine : À chaque fois que j’achète ces petits pots de sauces, la sauce bourguignonne n’est jamais entamée alors que la béarnaise et celle au poivre…

Alexandre : Elle ne finit pas sa phrase et se dirige vers le réfrigérateur. À son retour, Catherine a mis des glaces sur un plateau.

Alexandre (seul)
J’ai regardé le match chez mes copains. Ce sont les mêmes depuis l’école primaire. On s’est suivi d’école en collège, de collège en lycée. On fait tous nos études dans le coin, à Lens, Arras, Liévin, Béthune, certains les ont finies ; un bts, kiné ou prof. On ne se lâche pas. On passe chez les uns chez les autres dans la semaine (surtout ceux qui ont pris une maison ou un appart, ici dans le même bled que nos parents. Souvent les premiers à avoir un appartement étaient ceux qui avaient eu un scooter à 14 ans. Le week-end, on se voit tous pour quelque chose et on se raconte ce qu’on a vécu ensemble, du CP à la semaine dernière. On est très fort pour faire des vieux souvenirs avec ce qui vient de se passer et le match d’hier a réuni pas mal de gens sur ce point. Au moment où on l’a vécu, on en a fait un grand moment de notre vie sans savoir vraiment ce que ça nous faisait.

Gaspard : Déjà dans l’après-midi, je commençais à y croire. Je suis allé à Cora, les caissières avaient des tee-shirts de Footix et en tête de gondole, les différentes boissons, la nourriture d’été et des objets bleus, blancs, rouges. Ils avaient même disposé des bouteilles de Curasso à côté du Malibu et du Campari (bleu, blanc, rouge). Il y avait des palettes et des palettes de saucisses pour barbecue. Les gens allaient toujours aussi vite avec leur caddie mais s’ils se cognaient le bout, ça ne s’insultait pas, ça se souhaitait bon match en zyeutant discrètement dans le caddie de l’autre et en se disant que les tranches de lards marinés, c’était pas une mauvaise idée.

Gaspard (seul)
Moi, je n’avais pas de caddie, j’étais invité chez ma sœur et mon beau-frère. Je voulais faire plaisir à Catherine parce qu’elle se fiche du football. J’ai jamais su faire plaisir comme je l’imagine, je veux dire comme je le projette dans ma tête. J’ai eu différentes choses entre les mains : un disque avec les chansons de quand on était petit, des bulbes pour le jardin, un coussin pour mettre derrière la nuque sur un transat, un assortiment de petits bouts de fromages pour l’apéritif, un saucisson sec avec des bouts de noisettes dedans. Plus j’avançais plus mes idées devenaient banales et j’ai fini avec une bouteille de rosé, j’amène toujours ça l’été quand ils m’invitent, l’hiver du vin rouge et au printemps de la bière.
Je suis sorti sur le parking, il était 16h, j’avais encore 2-3h à attendre et rien me m’attendais.
Sur le parking, j’ai croisé un copain du lycée. Il n’avait pas l’air pressé non plus, on a déposé les courses dans nos coffres et on est allé discuter et boire un verre dans le café de l’hypermarché face aux caisses footix. Il a commencé par se souvenir avec pas mal de détails du dernier zinzin de Terminale (comme les fêtes de fin de lycée dans les films américains où l’adolescent vient chercher sa cavalière avec une fleur dans une boîte transparente et porte une chemise à jabot bleue claire. Souvent il arrive devant l’entrée de la maison et ce sont les parents de la jeune cavalière qui ouvre). Nous c’était différent. L’objectif était d’avoir un coin discret derrière le lycée pour poser un pack de bières qu’on n’avait pas pris le risque de mettre au frais. Durant cette soirée dansante, Jean Luc, il s’appelle Jean Luc celui qui était dans ma classe. Jean Luc avait trouvé du Picon. On buvait trois gorgées de la canette, on ajoutait du Picon et hop Picon Bière tiède, ça saoulait plus vite.
Une heure avait passé quand on a fini de se raconter ce qu’on savait déjà sur le lycée. Il a conclu en disant : « C’était mes plus belles années ».
On avait 18 ans, on pensait qu’on était la jeunesse qui changerait les choses comme toutes les jeunesses. La jeunesse d’ici qui changerait les choses. En mai 68, mon grand frère avait 20 ans, il n’a participé à rien, il savait ce qu’il se passait, il était étudiant mais c’est comme si ça se passait ailleurs comme si Paris était à l’Ouest et nous on habitait à l’Est, il y avait un mur entre nos coins et les grandes villes. On savait mais on était loin. Pas que l’information ne passait pas mais ça n’avait rien à voir avec notre monde. On était au courant des sorties proposées par la ville de Divion et le parti communiste. On avait tous la même voiture, la même maison dans ces bastions socialistes et communistes de l’après guerre. Le décalage avec nos parents se faisait sentir et on voulait l’augmenter mais il ne se passait rien.
Une heure venait de passer, il m’avait raconté nos souvenirs en commun. Il a conclu : « c’était nos belles années… ». Je me souviens que le père de Jean-Luc était mort saoul dans un accident de voiture et il avait perdu une sœur l’année de Terminale. Il rêvait d’être ???, sa mère n’a pas voulu et il s’était embauché chez Firestone, les pneus, juste après la Terminale… « ses plus belles années »… C’est quoi sa suite de l’histoire ?
Je n’avais pas envie d’écouter une déchéance de plus. Plus je le regardais, plus j’avais l’impression de voir sa dislocation, une alternance de dents rongées et de dents disparues, une peau burinée avec des veines apparentes sur le visage, des cheveux où se mélangeaient gras et pellicules. Des tatouages faits maison sur l’avant-bras. Il a dû se les faire tout seul parce que ceux de son bras gauche avait une plus belle écriture que ceux sur le bras droit. J’en déduisais qu’il était droitier ou gaucher contrarié. Je ne l’écoutais plus, le négatif ne s’arrêtait plus, j’observais son visage, ses mains aux ongles jaunes et mous, ses vêtements m’avaient fait sourire et m’ont permis de lui rappeler qu’il l’aimait déjà bien au lycée. Sur son tee-shirt made in marché de la gare, il y avait un dessin de loup à côté de Johnny Halliday. Les seules choses qui lui donnaient le sourire, c’était avant, passer sa vie à parler de ses vingt ans tellement le reste est impossible à vivre. Il m’a demandé ce que j’étais devenu. J’ai réduit ma réponse à : « J’ai un fils de vingt ans. » c’est tout parce que c’est la vérité.
On s’est dit à la prochaine et il m’a invité à le rejoindre chez Jean-Paul pour regarder le match. Jean Paul c’était le nom du café en face du lycée où on allait boire des cafés avec 5 pailles, lui y allait toujours. Dans ma voiture, je l’imaginais au comptoir, les yeux rouges d’alcool et de dégoût de la vie. Je n’avais pas osé lui demander s’il avait des enfants. Je suis rentré chez moi, il était encore tôt pour l’avant finale. J’ai appelé ma sœur parce que j’avais envie de chialer et c’est ma sœur qui sait le mieux me regarder pleurer.

Catherine (rejoint Gaspard)

Je suis arrivée, j’ai frappé et ouvert dans la foulée. Tu étais assis sur un fauteuil, je t’embrasse sur le front (c’est la mode du moment) et je vais dans la cuisine faire chauffer de l’eau. La télé est allumée, le périphérique parisien est bouché. Tout le monde veut faire signe au bus de l’équipe de France avant le match et tous les quarts d’heure, on a droit à : « nous vivons une journée exceptionnelle et à chaque fois que la télé dit quelque chose de positif, mon frère pleure. »
Je m’installe à côté de lui et il me raconte Jean Luc. Je n’avais pas pensé à lui depuis longtemps. Déjà à 18 ans, Jean Luc avait un corps fort et un regard tourné vers la chute. Henri était à la boucherie de Rebreuve Ranchicourt pour y prendre sa commande de saucisses et autres nourritures pour le barbecue d’hier soir et d’aujourd’hui. Il était souriant comme on l’est quand on ne veut pas montrer que quelque chose tracasse. La télévision permettait de ne pas installer le silence.
À un moment mon frère me dit :

Gaspard : Toi, tu as réussi ta vie ! On le savait déjà quand on était adolescent.

Catherine : J’en sais rien si j’ai réussi ma vie.

Gaspard : Si tu ne sais pas c’est que tu l’a réussie, moi je sais que je l’ai ratée.

(retour à table)

Alexandre : On sourit car on se dit qu’il est quand même marrant Chirac avec son maillot de l’équipe de France, son grand sourire, sa bise sur le crâne de Fabien Barthez, c’est un gosse. Ses casseroles et ses détournements sont oubliés grâce à une bise sur le front. Hier, on s’est tous marré en le voyant.

ACTIVITÉS :

  • Quelles questions dramaturgiques posent cet extrait ?
  • Quels choix scéniques peuvent répondre à ces questions ?

IV-2 Un plateau énergique

Distribution

            La distribution est importante avec douze personnes au plateau. Ce ne sont pas moins de 10 comédiens incarnant 10 personnages importants dans la pièce.

avec

  • Lucie Boissonneau
  • Christophe Carassou
  • Murielle Colvez
  • Nicolas Cornille
  • Joseph Drouet
  • Dominique Langlais
  • Florence Masure
  • Sylvain Pottiez
  • Damien Olivier
  • Michaël Wiame

Une scénographie en mouvement

            Pour l’élaboration de la scénographie, Thomas Piasecki a collaboré avec un plasticien, Philémon Vanorlé. Il a souhaité travailler autour du décalage, avec des éléments concrets et abstraits à la fois sans jamais tomber dans le réalisme. On peut avoir un canapé par exemple mais le reste ne l’est pas du tout. La scénographie repose sur des éléments centraux simples à savoir des chaises mais aussi des modules évolutifs facilement déplaçables. Cette esthétique donnera lieu à des scènes quotidiennes mais avec un traitement graphique marqué.

            Une narratrice – Constance (voix off), fille de Margot- raconte l’histoire à partir de ses souvenirs. Elle retrace cette histoire familiale. C’est sa pièce de théâtre d’où ce côté dématérialisé de la scénographie. Ce sont presque de gros jouets.

 

Module 1

Les Crépuscules Scéno 1
© Compagnie Spoutnik Theater

Module 2

Les Crépuscules Scéno 2
© Compagnie Spoutnik Theater

ACTIVITÉ :

  • Comment pourriez-vous utiliser les modules 1 et 2 pour mettre en scène les extraits proposés ?

Module 3


© Compagnie Spoutnik Theater

ACTIVITÉ :

  • Écrivez une scène avec 10 personnages qui utiliserait ce module 3.

En résonance avec le spectacle

Films

C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée

Good bye Lenin !, Wolfgang Becker

La Famille Tannenbaum, Wes Anderson

Les Invasions barbares, Denys Arcand

Melancholia, Lars von Trier

Trois souvenirs de ma jeunesse, Un Conte de Noël, Arnaud Desplechin

Littérature

2084 : la fin du monde, Boualem Sansal

En finir avec Eddy Bellegueule, Édouard Louis

Retour à Reims, Didier Éribon

Une Femme, Les Années, Annie Ernaux

BD

Le Combat ordinaire, Manu Larcenet

Musique

L’univers d’Alain Souchon

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