©Jeanne Roualet
à propos de la comédie

édito 20-21

Publié le 19.06.20 par La Comédie de Béthune

entretien mené par Caroline Châtelet

L’édito est un exercice de style. Entrée en matière d’une saison théâtrale, il est l’endroit d’une salutation aux lecteurs, aux spectateurs et à toutes celles et ceux participant de près ou de loin à la vie du théâtre (équipes artistiques, administratives et techniques, enseignants, partenaires et autres soutiens). C’est aussi le lieu d’une présentation des projets à venir et des axes défendus pour la saison. Mais quid de cet exercice dans une période telle que la nôtre ? Alors que la saison 19‑20 était stoppée dans son élan par le confinement – la Comédie ayant prolongé le lien avec les publics via son site internet et les réseaux sociaux en imaginant des « Moments rêvés » –, et tandis que la date de réouverture des théâtres (comme de nombre d’activités) demeurait très incertaine, les équipes du théâtre ont continué leur travail. Non pas comme si de rien n’était, mais animées de la certitude, comme le souligne la directrice de la Comédie, Cécile Backès, que « la rencontre entre les œuvres et le public doit advenir, même si le réel est grave. »
Autour d’une saison théâtrale à inventer et partager ensemble, quelques questions à Cécile Backès.

La situation de confinement vous a‑t‑elle amenée à reconsidérer le projet mené à Béthune ?

Si nos moyens de travail actuels sont plus compliqués, il n’y a pas de raison de laisser de côté des choses par rapport au projet et son évolution. Certes, nous vivons une situation angoissante et sommes face à l’inconnu. Mais nous avons les outils pour appréhender tout cela et continuer à travailler. Pendant le confinement, nous avons été dans un temps de vacance, au sens littéral, où nous avons pu imaginer, repenser nos métiers. Je pense qu’il fallait accepter de se taire. C’est d’ailleurs ce qu’a dit l’historien Patrick Boucheron : il fallait accepter le silence, car,à ce moment, c’était l’inventaire que nous devions faire. Pour nous donner la chance, à saisir, de modifier nos pratiques et de reposer certains enjeux de nos métiers sur la table.
L’articulation des trois axes du projet (les écritures théâtrales d’aujourd’hui, la jeunesse, le territoire) mené à Béthune a‑t‑elle évoluée depuis 2014 ?
Plutôt qu’évoluer, les axes se sont affinés, consolidés. Concernant « les écritures théâtrales d’aujourd’hui », je constate saison après saison à quel point c’est incroyablement souple. C’est un bonheur d’inventer où l’écriture va aller se nicher avec le collectif d’artistes, les artistes‑compagnons et les artistes que nous accueillons. Si l’écriture a toujours fait partie du parcours de ma compagnie, l’arrivée au CDN a démultiplié cette attention, permis d’affirmer la conscience du sens que cela apporte, l’écriture… Un CDN a pour mission de créer, de produire des œuvres pour aujourd’hui et pour plus tard, et ce sont les auteurs qui le font, par toutes sortes de propositions. La question de la jeunesse, c’est le même chemin : cela fait très longtemps que je travaille avec des jeunes, j’ai toujours aimé concevoir des projets d’éducation artistique et culturelle en parallèle de mes créations. L’adresse à ce public jeune fait que l’on ne travaille pas de la même façon, ni avec les mêmes artistes. Et ces deux axes – l’écriture et la jeunesse – rejoignent la question du territoire… Le département du Pas‑de‑Calais est constitué à 33 % de personnes de moins de 25 ans. Travailler sur le territoire, cela signifie œuvrer au rayonnement des projets, à la mixité des publics – que le CDN soit un lieu où l’on se rencontre, quel que soit son parcours et son origine sociale –, accueillir beaucoup de lycéens, de collégiens, d’enfants, et découvrir comment des auteur.trice.s, des artistes vont se positionner par rapport à une histoire de ce territoire.

Plusieurs spectacles de la saison 20‑21 – parmi lesquels la loi de la gravité, que vous créez – ont pour traits communs de proposer un récit initiatique et d’émancipation, et de se saisir de la question du genre…

Travaillant depuis longtemps, en tant que metteure en scène, sur ce que je définissais avant comme « les contours de l’identité féminine », et que je qualifierais aujourd’hui plutôt de « contours de l’identité » en construction, monter la loi de la gravité apparaît comme assez évident. Et quand on commence à travailler sur ce qu’est une conscience de minorité et sur les représentations de la différence, on s’aperçoit que le champ est énorme. Bien sûr, cela resurgit dans le travail de programmation, où il y a ce souci de convoquer des propositions faisant appel à des consciences de minorités différentes.

Le théâtre serait‑il pour vous le lieu où s’énonce la possibilité d’une transformation ?

Le théâtre est un art du récit et un espace rêvé pour raconter comment une personne va naître à elle‑même. C’est l’histoire de La Bonne Âme du Se‑Tchouan de Bertolt Brecht, ainsi que de nombre de pièces modernes ou contemporaines. C’est aussi le cas de la loi de la gravité. Il y a mille et une façons de faire du théâtre, la mienne s’appuie sur les écritures d’aujourd’hui. Raconter un cheminement intérieur, suivre un personnage partant d’un point A pour arriver à un point B, et trouver dans la fiction poétique des échos à la société dans laquelle nous vivons, c’est extrêmement intéressant ! Le théâtre étant l’art du présent, il me paraît essentiel d’accompagner, de suivre, voire de devancer ce que peuvent être des mutations de société.

La Comédie met en avant la notion de « voisins bienveillants » . De quoi s’agit‑il ?

Les « voisins bienveillants » sont le fruit d’une réflexion née avec Meet the Neighbours, projet européen de résidences ayant amené des artistes anglais, polonais, marocains et français à habiter sur le territoire et à nouer des relations de voisinage avec les habitants. Maintenant, il s’agit de considérer que toutes les personnes impliquées dans ces projets participatifs sont des voisins de la Comédie. Cette expression dans laquelle nous mettons des intentions participe d’une réflexion sur la micro‑distance. Soit une forme de proximité sociale, comme celle existant entre deux familles vivant dans le même immeuble et qui se croisent sans jamais se considérer. Alors que la considération pour les voisins est parfois source de peur, de méfiance, de jugement de valeur, l’idée est de développer des contacts et de poursuivre les liens établis avec Meet the Neighbours. C’est un souci d’hospitalité et d’accueil, où la bienveillance va œuvrer ; et peut‑être aussi déjouer l’image inaccessible d’institution qu’a parfois la Comédie de Béthune. Un CDN est un endroit pour exister, rencontrer, partager. Un théâtre public, en somme, au cœur d’une ville et d’un territoire.

Tags : édito
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