© Pierre Grosbois
à propos des spectacles

Mon Coeur : fiche pédagogique

Publié le 23.09.18 par Philippe Cuomo

Fiche pédagogique  réalisée par Philippe Cuomo
permettant une préparation au spectacle écrit et mis en scène par Pauline Bureau.

Le Médiator : l’affaire

En 5 étapes

ACTIVITÉ :

Regardez le document suivant :

  • D’après ce document, quelles sont les 5 grandes étapes de l’affaire du Médiator ?

 

 

Découvrir une chronologie plus complète (extrait du dossier de la compagnie de Pauline Bureau, La part des anges)

LES REPÈRES DU MÉDIATOR

1976 Le Laboratoire Servier, premier groupe pharmaceutique français, autorise la commercialisation en France du Médiator, médicament supposé soigner le diabète mais qui, en réalité, est largement prescrit comme coupe faim. La Belgique n’autorise pas la distribution de ce traitement.

1997 Les Etats-Unis retirent du marché l’Isoméride (appelé Redux aux Etats-Unis), un autre coupe faim prodigué par le laboratoire Servier, dont la formule proche de celle du Médiator, provoque des pathologies cardiaques appelées valvulopathies.

Aux États-Unis, une procédure judiciaire collective connue sous le nom « class action » indemnise 60 000 victimes de l’Isoméride pour un montant total de 3,75 milliards de dollars.

En France, une seule victime est indemnisée à hauteur de 417 747 euros (honoraires d’avocat inclus) après 10 ans de procédure.

Premier cas déclaré de valvulopathie pour un patient consommant du Médiator.

2003 Retrait du Médiator en Espagne et en Italie.

2007 Claudine L est hospitalisée au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Brest, où elle exerçait en tant qu’infirmière. Les médecins lui diagnostiquent une valvulopathie. Lors d’une de ses visites, le Docteur Irène Frachon, pneumologue dans ce même CHU, remarque qu’elle a consommé du Médiator pendant sept ans.

Sensibilisée et alertée par les effets néfastes découvert suite à la consommation de l’Isoméride, Irène Frachon décide d’enquêter.

2008 Irène Frachon examine les dossiers de valvulopathie pour établir un potentiel lien avec la consommation du Médiator.

Jacques Servier reçoit la Grand-Croix de la Légion d’honneur des mains du Président de la République Nicolas Sarkozy.

Mars 2009  Irène Frachon lance une alerte sur les risques cardiaques liés au Médiator et signale à l’Afssaps (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé) 11 cas de valvulopathie chez des patients traités par Médiator.

Aucune réaction.

Quelques temps plus tard, une enquête de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie (CNAM) effectuée sur un échantillon d’un million de patients confirme le lien direct entre la consommation du Médiator et l’apparition de valvulopathies.

30 novembre 2009 Après plusieurs mois de procédures et une enquête épidémiologique poussée menée par Irène Frachon, la vente du Médiator est retirée du marché pharmaceutique. 300 000 traitements sont interrompus.

5 millions de personnes ont pris du Médiator.

Juin 2010 Irène Frachon publie Médiator. Combien de morts ?dans lequel elle relate son combat pour faire interdire la vente du Médiator. Elle y dénonce l’absence de réaction du monde de la médecine, de l’industrie pharmaceutique et du gouvernement français face à la commercialisation d’un médicament prescrit par des généralistes et responsable de la mort de plusieurs centaines de consommateurs. Ce livre est aussi pour le docteur un moyen de donner aux victimes la possibilité de se défendre. Les laboratoires Servier font censurer le sous-titre de l’ouvrage.

Novembre 2010 L’Afssaps a comptabilisé plus de 500 décès liés à la consommation de ce médicament en 33 ans de mise sur le marché. Une autre estimation, révélée un mois plus tard dans le Figaro, évoque 1 000 à 2 000 morts.

Premières plaintes au pénal. Depuis, près de 3 000 plaintes ont été enregistrées.

2011  Un rapport accablant de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) indique que le retrait du médiator aurait du être décidé dès l’année 1999.

Été 2011Mise en place par l’État d’un fonds d’indemnisation.

Septembre 2011 Mise en examen de Jacques Servier, notamment pour « tromperie ». Il est à nouveau mis en examen en décembre 2012, cette fois-ci pour « homicides et blessures involontaires ».

2013 Un rapport d’experts dénonce la stratégie de dissimulation des laboratoires Servier. Le Médiator pourrait à long terme avoir causé 1 300 à 1 800 morts par valvulopathie en France.

Avril 2014 Mort de Jacques Servier.

Juillet 2014  Reconnaissance de la responsabilité de l’État dans l’affaire du Médiator pour un premier patient. L’État est reconnu responsable des « fautes » de l’Agence du médicament « pour ne pas avoir suspendu ou retiré à compter de 1999 l’autorisation de mise sur le marché du Médiator ».

Quinze personnes physiques sont à ce jour mises en examen dans l’affaire du Médiator, huit d’entre elles sont des experts ou des dirigeants de l’Afssaps et ont eu des activités de conseil pour le Laboratoire Servier.

ACTIVITÉ :

  • Repérez les 5 étapes déjà connues en les surlignant. Présentez une synthèse de l’ensemble.

 

Tout sur le scandale

ACTIVITÉ :

Parcourez le site suivant :

https://www.topsante.com/medecine/medicaments/scandales-sanitaires/affaire-mediator-609145

  • Divisez la classe en trois groupes. Chaque groupe prend en charge une des rubriques proposées (Les Causes, L’indemnisation, Le procès) et présente une synthèse très rapide des différents articles.

 

Une matière à créer

Un livre d’Irène Frachon

Médiator 150 mg, combien de morts ?

  • Découvrez le livre sur le site de l’éditeur.

https://www.editions-dialogues.fr/livre/mediator-150-mg/

© DR

  • Lisez cet extrait : comment réagissez-vous ?

Je pousse la porte de la morgue avec appréhension.

L’autopsie a commencé.

J’aperçois Isabelle, médecin légiste, protégée par une blouse, des lunettes, des gants, inclinée sur un corps. Elle me sourit, cela m’empêche de vaciller tout à fait.

En face de moi, je reconnais les traits sans vie de Madame A. Isabelle procède méthodiquement à l’examen des viscères et finit par extraire le cœur.

Elle pratique au bistouri une incision l’ouvrant en deux parties, révélant les cavités du coeur séparées par une valve, la valve mitrale.

Les cordages de la valve que nous observons sont monstrueusement déformés, épais, rétractés, comme englués dans un tissu blanc et brillant, presque nacré.

Je pense alors « c’est comme le nez au milieu de la figure ».

Cet aspect, nous le connaissons maintenant trop bien.

Nous prenons des photos de ce coeur martyrisé, je m’éloigne et jette un dernier regard sur le corps, frappée par un détail : sur le bras, bien rond, se détache un tatouage, de médiocre facture, en forme de coeur. À l’intérieur je déchiffre une inscription « pour la vie ».

La dernière fois que j’ai vu Madame A., il y a quelques semaines, elle vivait encore, elle m’a raconté son histoire. L’histoire d’un médicament, pris pour maigrir.

 

Un film d’Emmannuelle Bercot (2015)

La Fille de Brest– Bande annonce

 

ACTIVITÉ :

  • Que comprenez-vous du personnage d’Irène Frachon ? Quel est son combat ? Par qui est-elle aidée ?

La Fille de Brest– extrait

ACTIVITÉ :

  • Imaginez la même séquence au théâtre, quelle proposition de mise en scène faites-vous ?

 

Un spectacle de Pauline Bureau

Mon Cœur – une création singulière

C’est un travail qui se nourrit du plateau et qui avance lentement, avec les acteurs et avec l’équipe. Je leur propose des fragments de texte ; des bouts de dialogues, je retravaille, change le décor, retire un personnage, en rajoute un. La construction avance pas à pas. Le spectacle prend forme au moment des filages. J’ajoute et je retranche. Je cherche avec l’équipe le bon  montage pour que l’histoire se raconte.

J’ai mis dix ans et ça a été un chemin. J’ai fini par écrire un spectacle. C’est à dire, écrire le texte, et laisser de l’espace pour les acteurs, le son, la lumière, la scénographie, la vidéo. Tout ce qui constitue aussi une écriture sur le plateau et qui est indissociable du texte.

C’est comme cela que je travaille aujourd’hui et c’est le sillon que j’ai envie de continuer à creuser avec Mon Coeur. Ecrire un spectacle qui raconte cette histoire là, une histoire d’aujourd’hui qui résonne fort en moi.Pauline Bureau, dossier de la compagnie la Part des anges

ACTIVITÉS :

  • Comment travaille Pauline Bureau ?
  • Connaissez-vous d’autres artistes créant de la même manière ?

 

Bande-annonce du spectacle

Présentation du spectacle par Pauline Bureau

Reportage France 3 présentant le spectacle

ACTIVITÉ :

  • À partir de ces trois documents, complétez votre connaissance du spectacle de Pauline Bureau : thème, personnage, esthétique.

 

Écriture

ACTIVITÉS :

À vous de créer en écrivant à partir du témoignage d’une victime

  • Par groupes, écrivez des textes différents :
  • Un portrait de la victime ;
  • Une lettre de la victime au service juridique du laboratoire Servier ;
  • Une lettre à sa fille pour lui faire part de qui lui arrive ;
  • Une scène de procès ;
  • Une scène de théâtre dans laquelle la victime téléphone au Docteur Frachon. Etc.

 

  • Découvrez les témoignages rassemblés par Pauline Bureau :

            « Ces textes sont des fragments des interviews que j ai menées cette année auprès des  victimes du Médiator. Je ne sais pas encore quelle place ils auront dans le spectacle.

Peut-être certains fragments iront aux victimes qui témoignent et se battent dans la troisième partie. Peut-être, plusieurs visages d anonymes filmés en gros plans se succéderont à certains moment du spectacle, nous rappelant que les histoires racontées au plateau ne sont que quelques unes parmi des milliers d autres. »

Pauline Bureau

 

UNE FEMME

La première fois, je devais avoir 6 ans. C’est un  enfant dans la cour de récré qui m’a appelée la grosse. J’ai pas compris. Quand on est petit, on a pas conscience de son image.

UNE FEMME

J’ai toujours eu des problèmes de surpoids. Depuis que j’ai 13 ans, je vais régulièrement chez le médecin. À l’époque, on disait que j étais euh… plus qu’enrobée, avec des termes choisis. Et lymphatique. En fait je m’emmerdais tellement dans la vie que voilà. Bon, j’avais un réel problème de compréhension avec ma mère, qui voulait toujours que je mange ce que ce que je n’avais pas envie de manger, enfin je pense qu il y avait un vrai conflit autour de la nourriture. Mais ça c’est des histoires classiques.

UNE FEMME

J’étais une belle femme. Je prenais soin de moi. J’avais toujours les ongles manucurés, les cheveux coiffés, j’étais impeccable. Après ma deuxième grossesse, j’ai pris 35 kilos. Mon mari était un très bel homme, vraiment très beau donc ça posait problème, c’était difficile d’être là avec des kilos en trop, devant lui, qui était si beau. Au restaurant, je voyais les regards. Je ne supportais pas. J’étais gênée, ça me faisait transpirer. Alors vous voyez le tableau. Moi, avec mes bourrelets et toute luisante et lui, toujours super classe. Et les serveuses qui se disaient « qu’est-ce qu’il fout avec cette grosse vache ». C’est vrai. C’est comme ça. Même entre femmes, c’est dur. On dit que mince, grosse, on s’en fout. Mais qui s’en fout ? Personne.

UN HOMME

Être gros, ça fait pas pro. Ça fait mec qui se maitrise pas. Alors, si on se maitrise pas soi, comment diriger les autres ? Quand j’ai commencé à prendre des kilos, j’ai senti, chez les clients que ça passait moins.

UN HOMME

Il n’y a pas que moi qui le dit. Regardez François Hollande, c’est pas pour rien qu’il a perdu 30 kilos pour la présidentielle. Personne ne veut être dirigé par un gros, c’est comme ça.

UNE FEMME

Quand je revois des photos de mes 20 ans, je me dis, j’étais pas  mal quand même et pourtant… Quand on pense au temps qu’on perd à pas s’aimer. Et qui ne reviendra pas.

UN HOMME

On est dans une société qui n’accepte pas le hors norme alors comme la norme est devenue complètement débile, filiforme etc. on n’a pas notre place. Donc cette histoire de poids c’est un très gros problème.

UNE FEMME

C’est quand même une bataille hein. C’est fatiguant de se battre toujours comme ça. Moi ça fait 70 ans que je suis née, 70 ans que je suis emmerdée par les kilos. C’est simple. Dès ma petit enfance ça a commencé en fait et ça se nettoie pas comme ça. Moi je pense que c’est quelque chose que j’emmènerai avec moi dans la tombe.

UN HOMME

La 1ère fois que j’ai pris du Médiator c’est en 1976, j’habitais Paris à l’époque et quand j’ai vu mon médecin… (il#fait#une#grimace). Il faut dire que j’avais passé un mois de vacances au Pays Basque, qu’on avait ramené un jambon de Bayonne et que fin septembre il y avait plus de jambon…(rire) et donc les glycérides j’vous raconte pas, le cholestérol j’vous raconte pas et j’ai été voir mon médecin et tout de suite, il m a donné le 1er traitement au Médiator, ça venait de sortir.

UNE FEMME

J’ai perdu 50 kilos. Je me sentais des ailes. J’étais légère. Pour les vêtements je trouvais enfin ma taille.

UNE FEMME

Je trouvais enfin de quoi m’acheter quelque chose parce que c’est le problème de toutes les personnes difformes, enfin, un peu difformes. Y’a pas beaucoup de grandes tailles quand même par rapport à l’immense majorité des fringues qu’on trouve. Pas trop mémère, pas trop…vous voyez. Enfin, j’avais le plaisir de pouvoir m’acheter ce que j’aimais. Pas juste ce dans quoi je rentrais. C’est après que les problèmes ont commencé. Et que j’ai fini par comprendre que j’allais en crever. Mince. Bien habillée comme j’aime pour mon enterrement.

ACTIVITÉS :

  • À plusieurs, faites une lecture à voix haute de ces textes.
  • Parmi ces bribes de témoignages, lequel vous émeut ? vous fait rire ? vous révolte ?
  • À partir de l’un d’entre eux, écrivez une scène de théâtre en imaginant une situation.

 

Pour aller plus loin

Des images du spectacle à découvrir

http://www.comediedebethune.org/spectacle/mon-coeur/

ACTIVITÉS :

  • Quels personnages repérez-vous ?
  • Quels lieux sont représentés ? De quelle manière ?

 

Deux extraits de la pièce

Extrait 1 – Irène et Claire, première rencontre

Claire est à la cantine universitaire du CHU de Lille, elle attend. Irène arrive avec son sac à roulettes.

IRÈNE FRACHON. Claire ?

CLAIRE. Irène ?

IRÈNE FRACHON. Oui. Je suis désolée, je suis en retard, c’est un peu la course.

CLAIRE. Pas de souci.

IRÈNE FRACHON. Alors, vous m’avez entendue à la radio ?

CLAIRE. C’est ma sœur qui vous a entendue.

IRÈNE FRACHON. Ah !

CLAIRE. Quand j’ai vu qu’elle m’appelait une heure pareille, j’ai cru qu’elle avait un problème avec le traiteur… Elle se marie bientôt et alors, le traiteur, j’en entends parler tous les jours.

IRÈNE FRACHON. Je comprends, c’est important le traiteur quand on se marie.

CLAIRE. C’est un coup de chance que vous soyez ici aujourd’hui.

IRÈNE FRACHON. C’est incroyable ! J’essaie d’accepter toutes les demandes des universités. Je trouve ça très important que les jeunes qui veulent devenir médecins comprennent bien de quoi on parle quand on dit « conflit d’intérêts ». Alors, aujourd’hui, c’est Le Havre. Et vous, vous ne travaillez pas aujourd’hui ?

CLAIRE. Non je ne travaille plus, je me suis fait virer le mois dernier.

IRÈNE FRACHON. Zut.

CLAIRE. J’étais dans la vente.

IRÈNE FRACHON. Et vous vendiez quoi ?

CLAIRE. De la lingerie féminine.

IRÈNE FRACHON. De la lingerie.

CLAIRE. Oui j’aimais ça, le contact, les clientes, et puis c’est un univers féminin, ça me manque.

IRÈNE FRACHON. Oui j’imagine. Qu’est-ce qui s’est passé ?

CLAIRE. Physiquement, depuis l’opération, c’est dur. À la boutique, je peinais un peu. Parfois, il n’y a pas de cliente, et nulle part où s’asseoir pendant des heures. Alors je me posais de temps en temps sur les sièges dans les cabines d’essayage. Pour faire un petit break. Ça m’est arrivé de m’endormir. La première fois que mon patron m’a trouvée là, j’ai eu un avertissement, la deuxième j’ai été remerciée.

IRÈNE FRACHON. C’est pas possible.

CLAIRE. Pourtant, ça changeait pas mon chiffre. Mais bon, j’avais eu des absences, il était bien content d’avoir un motif pour se débarrasser de moi.

IRÈNE FRACHON. C’est dur. Et vous faites comment ?

CLAIRE. Ma sœur me prête de l’argent.

IRÈNE FRACHON. Votre sœur qui se marie ?

CLAIRE, Oui, (Un temps.) Vous êtes pneumologue, c’est ça ?

IRÈNE FRACHON. Oui

CLAIRE. Qu’est-ce qui a fait que vous êtes devenue médecin ?

IRÈNE FRACHON. Quand j’étais petite, je devais avoir cinq ou six ans, un jour j’ai dit ma mère « je veux faire ça : soigner les gens ». Elle était tellement heureuse que je n’ai jamais osé changer d’avis.

CLAIRE. Vous regrettez ?

IRÈNE FRACHON. Pas une minute. C’est un métier qui fait peur tout le temps. Peur de se tromper, peur d’avoir raison. Mais si c’était à refaire, je le referais.

Un temps.

CLAIRE. Je vous ai apporté mes examens.

Claire lui donne son dossier. Irène regarde.

IRÈNE FRACHON. C’est comme le nez au milieu de la figure. Là, là et là, ce sont des dépôts classiques. Rien qu’en voyant cette image de votre cœur, je peux le dire, moi, que vous avez pris du Médiator, Claire.

CLAIRE. C’est sûr que c’est ça qui m’a rendue malade ?

IRÈNE FRACHON. Oui.

CLAIRE. C’est pas possible. Pourquoi j’ai fait ça ? Putain, c’est pas possible.

Elle frappe sur la table. Silence.

IRÈNE FRACHON. Vous n’avez rien à vous reprocher, Claire.

CLAIRE. C’est pas possible d’être aussi conne ! (Silence.) Excusez-moi.

IRÈNE FRACHON. Vous excusez pas.

CLAIRE. J’ai pris ces pilules pendant des années. Pour rien. Juste pour être jolie.

Silence.

IRÈNE FRACHON. On vous l’a prescrit. Vous ne pouviez pas savoir que c’était du poison.

Mon Cœur, Pauline Bureau, Actes Sud-Papiers, 2018, pp. 27-29

 

 

Extrait 2 – une scène de procès

Le 12 septembre, cinquième expertise.

LA PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION. Cathy Tabard est la Sœur de Claire Tabard. Nous l’entendons aujourd’hui pour un préjudice d’affection.

HUGO DESNOYER. Cathy Tabard a accueilli son neveu chez elle pendant l’hospitalisation, c’est également elle qui a apporté pendant plusieurs années à sa sœur l’aide humaine et financière dont elle avait besoin.

LA PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION. Maître, avez-vous des questions ?

L’AVOCATDES LABORATOIRES SERVIER. Oui. Bonjour mademoiselle.

CATHY. Madame.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Ah bonjour madame. J’aimerais commencer par parler de vous.

CATHY. Parler de moi ?

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Oui, comment dire ça ? Vous êtes en surpoids si vous me permettez l’expression, et…

CATHY. Je ne vous permets pas.

L’AVOCAT DE LABORATOIRES SERVIER. Comment ?

CATHY. Non. Je ne vous permets pas. Vous voulez parler de moi et vous parlez de mon poids. Vous pourriez parler de mes yeux, de mon travail, de ce qu’on a vécu mais je vous écoute depuis tout à l’heure, je ne comprends pas trop où vous voulez en venir. Donc là, ma sœur, ça ne va pas. Elle a voulu être mince, se plier à des normes esthétiques et ça, c’est nul.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Je n’ai jamais dit ça.

CATHY. Si. Vous l’avez pensé tellement fort que je l’ai entendu. Elle aurait jamais dû prendre de coupe-faim. Et moi, je suis trop grosse. Je ne veux pas être mince. Je m’en tape de vos normes esthétiques. Ça, ça va pas non plus. C’est nul aussi.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Attendez, attendez je n’ai jamais employé ce mot-là…

CATHY. Décidément on fait rien comme il faut. On est toujours à côté de la plaque. Peut-être que ce qu’on aimerait, nous, c’est qu’on nous lâche un peu. Et que n’importe quel mec ne se croie pas permis de donner son avis sur notre physique, comme ça, pour le plaisir. Et vous pourriez commencer par vous excuser.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. M’excuser ? Je ne vois vraiment pas pourquoi.

CATHY. Pour avoir pensé que la vie et la santé de ma sœur ça comptait pour rien. Et qu’après tout, la tuer, ça n’était pas si grave.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Là c’est moi qui ne vous permets pas.

CATHY. Attendez, vous voulez parler de moi. Pas de problème.

LA PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION. Madame Tabard, calmez-vous.

CATHY. Il veut parler de moi. Moi, ça me va, Je suis d’accord. Je vais vous raconter juste une petite histoire, pour parler de moi.

LA PRÉSIDENTE DE LA COMMISSION, Bien.

CATHY. Quand Claire avait dix ans, j’en avais huit. On s’en prenait plein la tête à l’école. Un peu comme ici, hein Claire ? (Claire acquiesce.) Grosse vache, les sœurs Tabard, elles font du lard. Moi, je m’en foutais un peu. Mais Claire, ces insultes, ça la rendait malade. Un jour, j’en ai eu marre. Un môme a fait (Cathy imite un cochon) en la regardant. Je l’ai foutu par terre et je me suis assise sur sa tête. Jusqu’à ce qu’il s’excuse.

L’AVOCAT DES LABORATOIRES SERVIER. Qu’est-ce que vous voulez nous dire, madame Tabard ?

CATHY. Qu’on ne vous lâchera pas.

Mon Cœur, Pauline Bureau, Actes Sud-Papiers, 2018, pp. 53-55

 

Sitographie

Fiche pédagogique du TDB

Site de la compagnie

Article de presse sur le spectacle

Émission L’heure bleuede Laure Adler sur le spectacle de Pauline Bureau

« On en parle dans la presse et sur le web »

 

 

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