à propos des spectacles

Points de non-retour [Thiaroye] : dossier pédagogique

Publié le 18.11.18 par Philippe Cuomo

 

« The Child is father of the Man. »

             [L’enfant est le père de l’homme.

Wordsworth, The Rainbow, 1802

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 Dossier pédagogique réalisé par Philippe Cuomo, professeur missionné

PRÉPARATION AU SPECTACLE

I Une auteure contemporaine : Alexandra Badea

I-1 Quelques éléments biographiques

© Liova Jedlicki

            Alexandra Badea est née en Roumanie en 1980 où elle a suivi une formation de metteure en scène. Elle est auteure, metteure en scène et réalisatrice. Elle vit et crée aujourd’hui en France.

 

Je suis arrivée en France en 2003, j’ai demandé la naturalisation française en 2013. J’ai fait cette demande parce que j’avais envie d’obtenir le seul droit qui me manquait en tant qu’Européenne vivant en France, le droit de vote.J’avais aussi envie d’avoir le même passeport que la langue dans laquelle j’écris, la seule langue dans laquelle je peux le faire. Je ne comprenais pas bien le terme de « naturalisation ». Sa sonorité me gêne même, son sens aussi. Parmi la liste des synonymes figurent « assimilation », « digestion », «ingurgitation».J’ai été naturalisée française en 2014. À la cérémonie on nous a dit : « À partir de ce moment vous devez assumer l’histoire de ce pays avec ses moments de grandeur et ses coins d’ombre. »Alexandra Badea, note d’intention pour la mise en scène de Points de non-retour [Thiaroye], juin 2017

 

I-2 Parcours artistique sur le site « théâtre-ouvert.com »

http://theatre-ouvert.com/biographie/alexandra-badea

            On peut remarquer, grâce à cette présentation, la diversité et la richesse de l’œuvre artistique de cette jeune artiste.

 

I-3 « Par elle-même » sur le site « théâtre-contemporain.net » :

https://www.theatre-contemporain.net/biographies/Alexandra-Badea/playlist/id/5-questions-a-Alexandra-Badea/

            On peut visionner avec intérêt les différents entretiens d’Alexandra Badea, organisés selon les thématiques suivantes :

  • L’écriture au jour le jour
  • L’appropriation du texte
  • Le premier texte de théâtre
  • Le contexte
  • Le premier texte de théâtre
  • La découverte du théâtre

ACTIVITÉS :

  • À partir de tout ce matériau (I-1, I-2, I-3), par groupes, écrivez une interview fictive de l’auteure. Vous écrirez les questions et les réponses puis vous vous enregistrerez (avec le logiciel audacity par exemple) pour diffuser à la classe cette interview. La classe peut être divisée en groupes afin de répartir les questions.
  • Proposez également des lectures de toute son œuvre en choisissant des pages au hasard.
  • Parcourez la toile afin de trouver des extraits de son œuvre dramatique mis en scène par d’autres metteurs en scène. Sélectionnez, montrez à la classe et réagissez à ces extraits.

 

II Points de non-retour [Thiaroye] – Thiaroye

II-1 Qu’est-ce qu’un tirailleur sénégalais ?

            Les tirailleurs sénégalais faisaint partie de l’armée française, plus précisément des troupes coloniales. Ce corps a été créé en 1857 et dissout dans les années 60. Le Sénégal n’est pas le seul pays africain concerné par cette armée. Les soldats de ce corps d’armée ont participé notamment aux deux grandes guerres mondiales.

carte postale de Paul Barbier, 1939
DR

Armée française. Tirailleur sénégalais,

 

cliché du fonds photographique Albert Kahn

Un tirailleur sénégalais(Fez, 1913),

Pour en savoir plus :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tirailleurs_sénégalais

ACTIVITÉS :

  • Réalisez une frise chronologique qui rende compte des grands moments de l’histoire des tirailleurs sénégalais.
  • Sous la forme que vous souhaitez, imaginez, inventez la vie du tirailleur sénégalais présent sur la précedente photo.

II-2 Le massacre de Thiaroye

            Thiaroye est une ville du Sénégal, située dans la proche banlieue de sa capitale Dakar, sur la même presqu’île dite du Cap-Vert.

 

Première évocation

            Son nom est rendu tristement célèbre par le Président François Hollande lorsqu’en 2012, il évoque le massacre qui a eu lieu dans cette ville.

Le discoursde François Hollande du 12 octobre 2012

devant l’Assemblée nationale sénégalaise

Extrait

«  (…)

L’histoire que nous avons en commun, elle est belle, elle est rebelle, elle est cruelle. (…)

La France se souvient qu’en 1914 et 1940, elle a pu compter sur le concours de nombreux sénégalais enrôlés de gré ou de force sous le drapeau tricolore et dont le courage a permis à notre pays d’être celui qu’il est aujourd’hui. Par deux fois au cours du siècle dernier, le sang africain a été versé pour la liberté du monde. Je ne l’oublierai jamais.

Cette histoire, notre histoire, a aussi sa part d’ombre. Comme toute Nation, la France se grandit lorsqu’elle regarde lucidement son passé.

(…)

La part d’ombre de notre histoire, c’est aussi la répression sanglante qui en 1944 au camp de Thiaroye provoqua la mort de 35 soldats africains qui s’étaient pourtant battus pour la France. J’ai donc décidé de donner au Sénégal toutes les archives dont la France dispose sur ce drame afin qu’elles puissent être exposées au musée du mémorial. (…) »

 

En images

Le texte complet

https://www.jeuneafrique.com/173903/politique/france-afrique-le-texte-du-discours-de-dakar-prononc-par-fran-ois-hollande/

 

En quoi consiste ce massacre ?

Fresque murale réalisée par Marcel Christophe Colomb Maléane à Dakar
commémorant le massacre de Thiaroye en 1944
Photographie Erica Kowal / Flickr

 

 

Après avoir été mobilisés en 1938 pour défendre la France, les tirailleurs sénégalais sont pour la plupart d’entre eux faits prisonniers par les Allemands et emprisonnés dans des frontstalags1sur le territoire français. Ces hommes travaillent dans des usines ou des fermes dans la France occupée. La rencontre avec la population française se passe plutôt bien, certaines filières d’évasion se mettent en place, des tirailleurs sénégalais entrent dans la Résistance.

En 1944 ces anciens prisonniers de guerre sont rapatriés vers l’Afrique. Ils débarquent à Dakar et attendent dans le camp de Thiaroye d’être reconduits vers leurs pays d’origine.

L’État français s’était engagé à leur verser un quart de leur solde de captivité à l’embarquement et les trois quarts restants une fois arrivés sur le sol africain, mais l’administration coloniale refuse bientôt de s’acquitter de sa dette.

Le 1er décembre 1944, les hommes sont réunis devant les baraques du camp où l’armée coloniale ouvre le feu. Le bilan officiel est de 35 morts auxquels s’ajoutent 35 blessés qui succomberont de leurs blessures. Aujourd’hui des historiens contestent ce chiffre et interrogent l’administration française sur l’identité des victimes et le lieu de leur sépulture. La « mutinerie » serait-elle un « massacre » ?

Le premier président français à mentionner ce sombre épisode de l’histoire est François Hollande.

Extrait du dossier de presse réalisé par le théâtre de La Colline : http://www.colline.fr/sites/default/files/documents/dp-pdnr-thiaroye.pdf

  1. Fronstalag : camps de discipline pour les soldats français, dirigés par les Allemands et installés dans la zone occupée.

 

Retour à Thiaroye en 2014

            L’évocation de Thiaroye par François Hollande se fait en plusieurs temps. Après avoir dénoncé cet épisode sanglant et présenté ses excuses pour la responsabilité de la France, en 2012, il vient ensuite honorer les morts, en 2014, dans ce cimetière qui a été créé.

 

François Hollande rend hommage aux Tirailleurs du camp de Thiaroye, 30 novembre 2014
© ASSANE GUEYE/MAXPPP / ASSANE GUEYE/MAXPPP

 

Pour aller plus loin :

https://www.franceinter.fr/emissions/l-enquete/l-enquete-18-decembre-2015

ACTIVITÉS :

  • Faites quelques recherches complémentaires sur ce moment douloureux du massacre de Thiaroye. Vous devenez historien et écrivez un récit historique sur cet épisode.
  • Vous proposez ce récit à un autre groupe de la classe qui en fait un récit littéraire avec des personnages.

Pour aller plus loin :

Documentaire sonore sur Thiaroye

https://soundcloud.com/user-308301388/points-de-non-retour

 

III Points de non-retour [Thiaroye]– La fable

III-1 Le titre

Point de non-retour

ACTIVITÉS :

  • Quelle est la signification de cette expression, selon vous ?
  • Qu’évoque-t-elle ?
  • Infirmez ou confirmez votre intuition avec la définition proposée.

Point de non-retour. Moment d’une expédition ou d’une mission aérienne où il devient impossible de faire marche arrière. (Dict. XXes.).

 Au fig. Stade (d’une décision, d’une exécution) trop avancé pour que l’on puisse revenir en arrière.Le Marché commun est loin d’avoir atteint le « point de non-retour »(L’Express, 26 sept. 1965 ds GILB. 1971).

Prononc. et Orth.:[pwɛ̃dənɔ̃ʁətuʁ]. V. non-. Étymol. et Hist.1965 point de non-retour(L’Express, loc. cit.). Trad. de l’angl. no returndans l’expr. point of no returnnotamment dans l’usage de l’aviat. milit. amér. pour désigner le point à partir duquel un bombardier ne peut plus revenir en arrière et prob. répandue par le roman intitulé Point of No Return(1949) de J. Ph. Marquand (cf.REY-GAGNON Anglic.et R. LE BIDOIS ds Le Monde, 8 avr. et 17 juin 1970 La défense de la lang. fr.).

Trésor de la langue française (dictionnaire en ligne)

  • Cherchez des synonymes, utilisez l’expression dans des phrases, imaginez des situations réelles ou fictives qui illustrent cette expression.
  • Quel serait, en ce qui vous concerne, votre point de non-retour ?

Points de non-retour

ACTIVITÉ :

  • Réfléchissez à la question du pluriel dans le titre.

Points de non-retour [Thiaroye]

ACTIVITÉ :

  • Quel(s) lien(s) pouvez-vous faire entre l’expression « point de non-retour » (au singulier ou au pluriel) et Thiaroye ?

 

III-2 Le projet d’Alexandra Badea à partir de cet épisode sanglant

            Alexandra Badea s’intéresse à ce qu’elle appelle les « récits manquants » dans l’Histoire française et tente de donner la parole aux disparus. Dans ce thème de la dispartition, elle porte un intérêt extrême à ceux qui restent, ceux qui ne comprennent pas, ceux qui veulent donner du sens à leur vie en tentant de se construire à partir de cette disparition et de ce manque. Dans son œuvre, elle parcourt ainsi les générations en analysant les conséquences du passé sur le présent.

J’ai été naturalisée française en 2014. À la cérémonie on nous a dit : « À partir de ce moment vous devez assumer l’histoire de ce pays avec ses moments de grandeur et ses coins d’ombre. » La première question qui m’est venue c’était : Comment assumer la colonisation ou la guerre d’Algérie ? Qu’est-ce que ça veut dire « assumer » ? Mes amis français nés en France n’ont pas demandé leurs passeports, ils sont nés ici, pas de choix à faire. Moi j’ai choisi. Dans ce cas-là, est-ce que ma responsabilité envers le passé douloureux de la France est plus grande ? En tout cas, j’ai besoin de comprendre ce passé, d’interroger ces territoires flous, ces blessures qui ne se referment pas, qui divisent encore, qui nous empêchent de nous reconstruire. Quels sont les moments historiques de notre passé récent où le politique a interféré dans l’intime, en l’anéantissant ? Quels sont les récits manquants de ce grand récit national qu’on nous demande d’assimiler ? (…)

Qu’est-ce qui nous manque à tous ? Qu’est-ce qu’on n’entend pas ? Quels sont nos récits manquants dont on a besoin pour se reconstruire ? (…)

J’aimerais questionner également les endroits de basculement d’une vie, les points de non-retour : qui on était (pendant l’enfance, l’adolescence), qu’est-ce qu’on a fait de nous (par l’éducation / les traumatismes familiaux, de l’école, de la société, de l’Histoire) et qu’est-ce qu’on peut faire à partir de ce qu’on a fait de nous.

Nous interroger sur la manière dont les blessures des autres peuvent apaiser nos blessures et inversement, trouver nos blessures communes, les endroits de trahison, de mensonge, de désillusion.

Alexandra Badea, note d’intention pour la mise en scène de Points de non-retour [Thiaroye], juin 2017

3 entretiens avec Alexandra Badea

  • L’idée du projet :

  • Comment s’en emparer ?

  • Vers une trilogie :

 

Dans Points de non-retour [Thiaroye], Alexandra Badea s’intéresse ainsi à l’ambiguité d’une histoire, celle de Biram, père d’Amar, disparu pendant la guerre. Qu’est-il devenu ? Pourquoi n’est-il jamais revenu ? Quels liens avec Thiaroye ?

ACTIVITÉS :

  • À partir de ce que vous savez du projet d’Alexandra Badea grâce aux documentprécédents, imaginez une fable pour cette pièce. Vous en proposerez un résumé.
  • Même activité mais le nombre de personnage est imposé : 7.
  • Même activité avec les noms des personnages imposés : Biram, Régis, son grand-père, Amar, Nina, Biram (à nouveau), Nora.

 

Sans dévoiler quoi que ce soit

            La fable de cette pièce ne se présente pas de manière chronologique. Les personnages sont dans un espace-temps indéterminé. Nous distinguons trois strates, trois histoires :

  • Le passé : Biram, le grand-père, tirailleur sénégalais, dont on a perdu la trace.
  • Dans les années 70 : Amar, en couple avec Nina, tente de découvrir ce qui est arrivé à ce grand-père. Il s’est jusqu’ici raconté l’histoire d’un père parti et qui aurait fondé une autre famille ailleurs.
  • Dans les années 2000 : Nora, journaliste, poursuit le travail d’un confrère. Elle réalise une émission radiophonique sur le massacre de Thiaroye. Elle rencontrera Biram, le fils révolté de Nina et Amar, ainsi qu’un jeune homme, Régis, dont le grand-père porte un lourd secret.

ACTIVITÉ :

  • Imaginez la fable en vous glissant dans les manques.

Résumé plus complet proposé dans le dossier de presse

Comme dans les meilleurs récits, tout commence par une histoire d’amour. Amar est né au Sénégal en 1940, juste après la réquisition de son père, tirailleur sénégalais, parti combattre l’ennemi nazi aux côtés des Français. Ce père ne rentrera jamais et les recherches de sa mère resteront vaines.

Dans les années 70 en France, Amar tombe amoureux de Nina, jeune femme originaire d’Europe de l’Est qui porte elle aussi les marques de l’exil et les blessures de cette guerre. Tous deux décident de retracer l’histoire de ce père dont le fil s’est arrêté à Thiaroye.

Trente ans plus tard, Nora, jeune journaliste, se voit confier la réalisation d’une émission radio portant sur ce massacre oublié. Elle se plonge dans les archives où s’entremêlent dépositions des descendants des victimes, réflexions d’historiens, de sociologues jusqu’à découvrir le témoignage d’Amar. Elle décide alors de le retrouver. Cette quête la conduira jusqu’à Biram, fils d’Amar. De l’autre côté de la France, Régis découvre à la mort de son grand-père un journal qui retrace son parcours dans la guerre, des images violentes du massacre commencent à le hanter.

Autant de personnes et d’intimes qui tentent de déterrer et de réconcilier les vérités de l’Histoire, de composer et de grandir avec ces récits manquants, blessures de trois générations.

ACTIVITÉ :

  • À partir du texte précédent, remplissez le tableau suivant :

 

ÉPOQUE

PERSONNAGE

FABLE

 

 

   

 

III-4 Chronologie reconstruite

 

Avant la pièce

 

Evocation années 40

Biram (père d’Amar)

Grand-père de Régis

1970

 

scènes 2, 4, 7, 10, 13, 16, 19, 21, 25, 28,

Amar (Seron / Fall)

Nina

2000

 

scènes 1, 3, 5, 6, 8, 9, 11, 12,

Biram (fils de Nina et Amar – porte le même prénom que son grand-père)

 14, 15, 17, 18, 20, 22, 23, 24, 26, 27, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43

Nora, journaliste

Régis, professeur de français

Grand-père de Régis

 

ACTIVITÉS :

  • Quelles conclusions pouvez-vous tirer de ce tableau en ce qui concerne la construction de l’histoire, le temps dans la pièce ?
  • Quelles pistes supplémentaires découvrez-vous quant à la fable ?
  • Que pensez-vous du fait qu’un personnage puisse avoir deux noms de famille ?

Attention le passage suivant dévoile toute la fable !

            On en sait maintenant un peu plus sur la fable, on a découvert des liens entre les époques.

            Dans les années 70, un couple, Nina et Amar, s’aime mais Amar a du mal à s’engager davantage. Il ne souhaite pas avoir d’enfant. Il est obsédé par son passé. Son histoire est complexe : il est né en 1940 au Sénégal. Son père Biram, en tant que tirailleur sénégalais, est parti. Il ne le verra jamais. Les recherches menées par sa mère ont été vaines. Nina le pousse à mener des recherches à son tour. De son côté, Nina a un passé douloureux mais qui ne la tourmente plus, qu’elle accepte. Elle est la fille d’un soldat allemand qu’elle n’a jamais vu. Elle a été élevée par un juif. Des années après, elle part à la rencontre de son père mais face à lui, elle ne désire pas lui parler finalement. Elle s’est construite en dehors de lui et le réalise à ce moment-là. Amar, de son côté, a dû quitter le Sénégal. Amar Seron deviendra Amar Fall. Il sera élevé par un couple de Français et remplacera l’enfant mort du couple. Amar découvrira la vérité en retournant au Sénégal : ce père, tirailleur sénégalais, a été l’une des victimes du massacre de Thiaroye et n’est donc pas parti fonder une autre famille ailleurs, comme il se l’était imaginé. Le retour du Sénégal sera compliqué car, entretemps, sans qu’il ne le sache, il est devenu père. Biram est né. Nina a choisi le même prénom que le père d’Amar. Le couple ne résistera pas à cette nouvelle.

Dans les années 2000, on découvre l’histoire de ce jeune Biram, devenu trader, en révolte contre son père Amar. Parallèlement, un jeune professeur de français, Régis, « hérite » du journal de son grand-père dont il va découvrir le terrible secret et comprendre la brouille familiale. Toutes ces histoires se mêlent. Elles sont tressées à travers les générations. Elles se dévoilent par la quête, l’enquête, la lecture d’un journal et les rêves, les fantasmes des uns et des autres. Nora, une journaliste qui termine un travail radiophonique sur le massacre de Thiaroye, va faire le lien et permettre les rencontres entre les personnages. Régis découvrira que son grand-père a participé au massacre de Thiaroye. Ce que son père n’acceptait pas, il le comprendra en humanisant ce grand-père et en contextualisant l’acte de ce soldat. Biram saura exactement qui était son grand-père, comprendra l’attitude de son père Amar et se réconciliera avec son passé. Par cette rencontre, l’acte de résilience est complet pour les deux hommes mais aussi pour Nora, fille de pied-noir dont le frère a été tué en Algérie.

ACTIVITÉS :

  • D’après ce résumé, quelles sont les questions fondamentales qui se posent, les thèmes qui se dégagent ?
  • Quelles difficultés de représentation apparaissent également ?
  • Proposez des improvistions avec des situations qui mettent en lumière les thèmes découverts.

 

IV Points de non-retour [Thiaroye]– L’écriture

IV-1 Un dévoilement progressif

            On sait maintenant que les temps et les générations se mêlent dans l’écriture et dans le projet de trilogie d’Alexandra Badea. Dans ce texte, les informations sont distillées, dévoilées très progressivement, à l’intérieur de chaque scène mais également d’une scène à l’autre. De même, certaines informations apparaisssent à travers des rêves ou des visions dont on ne comprend la signification que plus tard. Le texte est une enquête, une quête, une introspection.

            Découvrons, par exemple les scènes 2, 4 et 10 centrées autour de l’histoire d’Amar.

 

  1. NINA – AMAR

Un mur, une fenêtre, une forêt la nuit

Nina et Amar dorment

Le corps d’Amar secoué par des spasmes

Il tremble

C’est violent

Il se réveille

Il se lève, il va vers la fenêtre, il regarde dehors

Pleine lune, le vent souffle, les arbres s’agitent violemment

 

AMAR (en bambara)

Le pays d’un autre n’est pas ton pays. Tout homme

doit chercher sa terre.

Tout homme doit chercher sa terre.

NINA

Amar… Ça va ?

AMAR

J’ai déjà entendu cette phrase et pourtant je ne la comprends pas.

NINA

Tu ne peux pas dormir ?

AMAR

Si, si… J’arrive. Vas-y, dors mon amour…

D’où viennent ces mots ? D’où viennent ces images ?

 

Dehors des phares s’allument

Un homme noir avance vers la maison

Il porte l’uniforme des tirailleurs sénégalais

Amar le regarde

L’homme avance comme s’il avançait vers lui

Amar le regarde

L’homme avance

Amar le regarde

Soudainement on lui tire dessus

L’homme tombe

Amar le regarde

Les phares s’éteignent

Tout redevient normal

Amar court à l’extérieur

Il éclaire avec une lampe de poche le paysage

Il court vers le lieu du crime

Il n’y a plus personne

 

AMAR

Tu es où ? Parle. Parle. Parle-moi. Il faut que tu me parles.

 

Nina se réveille

Elle court dehors

Elle le prend dans ses bras

Elle le calme

 

NINA

Il n’y a rien. Il n’y a rien.

AMAR

Je sais…

NINA

Qu’est-ce qui se passe ?

AMAR

J’ai cru voir quelqu’un… mais il n’y a personne.

NINA

Tu viens ?

AMAR

Oui… je viens.

 

 

  1. NINA – AMAR

Leur corps en mouvement

Leurs peaux qui s’arrachent

Leurs bouches qui se cherchent

Leurs souffles hachés

 

NINA

Reste…

 

Il repousse son corps

Il jouit sur le drap

Chacun reprend son souffle, séparé l’un de l’autre

Il se rapproche d’elle, il lui embrasse le cou, l’épaule

Aucune réaction

Il se lève, va plus loin

 

NINA

Pourquoi à chaque fois… ?

AMAR

Chut… Ne parlons pas. Allez viens.

 

Elle regarde dehors les arbres balayés par le vent

Il n’ose pas s’approcher

Il la regarde de loin

Leur silence les avale

 

AMAR

Je te l’ai dit dès le départ. Je ne pourrais pas… C’est…

NINA

J’essaie juste de comprendre…

AMAR

Il n’y a rien à comprendre.

Je ne sais pas qui je suis, d’où je viens… Qu’est-ce que je pourrais raconter à un enfant ?

NINA

Tu verras. Les histoires s’écrivent au présent.

AMAR

Parfois, je suis comme ces enfants qui ont un jouet qu’ils adorent. Un jour ils le cassent et ils pleurent. Et ils essaient de le réparer, mais ça ne marche pas. C’est cassé. Depuis mon arrivée en France j’essaie de remettre ces bouts ensemble, mais il y a trop de dégâts. Je ne veux pas voir un autre corps se casser devant moi.

NINA

Tu sais comment les Japonais réparent les objets abîmés ? Ils collent les morceaux et ils mettent en valeur leur brisure avec un filet d’or. Ils ne cachent pas la fêlure, au contraire, ils la montrent. Ils tiennent compte du passé de l’objet, des accidents subis, des violences qui l’ont cassé. Ça lui donne une autre vie, il est encore plus beau. Cet enfant que tu étais peut enfin te sourire. Apprends-lui comment faire…

 

  1. NINA – AMAR

Amar regarde le corps aimé allongé dans le lit

De l’autre côté de la fenêtre

L’homme noir en uniforme les regarde aussi

Ils ne le voient pas

Ils ne peuvent pas le voir

Il est là avec eux sans y être vraiment

 

AMAR

J’adore regarder ton corps s’abandonner complètement dans la nuit. Quand je t’ai vue pour la première fois c’est ça qui m’a frappé : ce corps qui s’offre au monde. Parfois j’ai peur de troubler ces eaux calmes. J’ai peur qu’en m’approchant trop près de toi je te fasse entrer dans mes cauchemars.

Tu m’apaises. Tu as le pouvoir de calmer la pensée qui déraille.

Je ne veux pas te perdre, je ne veux pas te détruire…

NINA

Quand je me suis assise à côté de toi ce soir fébrile de juillet, j’ai senti la guerre qui prend place dans ton ventre. Cette guerre ne t’appartient pas mon amour.

AMAR

Mais on vient de cette guerre. Cette guerre ne s’arrête pas, même si on a fondu depuis longtemps les chars ensanglantés. On connaît même pas nos pères, mais on est submergés par toute cette haine qu’ils ont dû avaler, par toute cette haine qu’ils ont dû étouffer dans leurs ventres. On est les enfants de la haine.

NINA

On n’est pas les enfants de la haine, on est les enfants de ces gens qui se sont aimés.

AMAR

On est les enfants de ces gens qui se sont aimés, qui ont été avalés par la gueule de l’Histoire, qui ont été mastiqués dans son ventre et qui ont oublié qui ils étaient vraiment.

NINA

Qui est ce père dont tu ne parles jamais ?

AMAR

Je ne l’ai jamais connu. Parfois je marche dans la rue et je le vois dans les visages des hommes que je croise. Blancs, Noirs, peu importe. Tout ce que j’ai de lui c’est une photo en uniforme et une seule lettre qu’il a envoyée à ma mère. Il est parti en guerre en France avant que je sois né. Il venait d’apprendre la grossesse de ma mère. Il ne connaît ni mon nom, ni ma date de naissance.

NINA

Ils ne se sont pas écrit pendant la guerre ?

AMAR

Les lettres ne circulaient pas. La seule lettre qu’on a eue, c’est une femme qui nous l’a envoyée. De Bretagne, en 43. Il ne dit pas grand-chose. Les mots que les gens s’écrivent pour se donner l’espoir de se revoir.

NINA

Et après la guerre ?

AMAR

Rien. On l’a attendu pendant des années, ma mère a écrit partout, elle a parcouru des kilomètres pour avoir des réponses, elle n’a rien eu. Elle est tombée malade. Je ne savais pas qu’on pouvait tomber malade en attendant. Quand j’ai eu onze ans elle a décidé de m’envoyer en France. Je n’ai jamais compris pourquoi. Elle m’a juste dit : « C’est mieux pour toi. Les vieux sont les rois de l’ombre et le voyageur est plus instruit que son père. »

NINA

Redis-le dans ta langue.

AMAR

Je ne peux pas. Je l’ai oubliée. J’ai été adopté par cette famille française qui quittait Dakar. Ils avaient perdu leur fils, ils ne pouvaient plus vivre sur la terre qui l’avait avalé. Je suis arrivé en France avec eux, j’ai pris sa chambre, j’ai pris leur nom… On me donnait tout, je ne voulais rien. C’était comme la traversée d’un tunnel.

NINA

Tu as revu ta mère ?

AMAR

Non.

NINA

Tu n’es plus jamais retourné au Sénégal ?

AMAR

Non. Parfois je relis sa lettre. Je me dis qu’il vit dans une ferme en Bretagne avec une nouvelle femme et leurs enfants.

Je me demande si je pourrais lui pardonner qu’il ne soit jamais revenu.

NINA

Il ne te connaissait pas.

AMAR

Il n’a pas voulu me connaître.

Avant que tu montes dans ce train pour Francfort tu pensais partir à la recherche de ton père ?

NINA

Non. C’est ce train, cette annonce, ces voyageurs qui couraient. Comme si c’était mon dernier train. Ma vie, cette vie qui m’appartient entièrement, a commencé là devant cet homme gras avec ses trois enfants sur une pelouse dans la périphérie de Francfort. C’est là où j’ai retrouvé cet enfant qu’on avait bouché en moi pendant toutes ces années. Toute une vie on essaie de comprendre ce qu’on a fait de nous : la société, nos parents, nos amours… Et enfin, un jour, on se demande ce qu’on peut faire à partir de ce qu’on nous a fait.

AMAR

Tu vas m’aider à le retrouver ?

NINA

Oui.

ACTIVITÉS :

  • Après la lecture, que savons nous, scène après scène, des personnages ? de leurs histoires ? de leur relation ?
  • Proposez des lectures de ces scènes, des mises en espace, des mises en scène.
  • À la manière d’Alexandra Badea, que vous verrez sur un coin du plateau dans le spectacle, sous la forme de quelques phrases, commentez, analysez ou écrivez ce à quoi vous font penser chacune de ce ces scènes.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

 

IV-2 Des didascalies singulières

ACTIVITÉS :

  • Relisez précisément les didascalies au début de chaque scène : que nous indiquent-elles finalement ?

 

Didascalie scène 9

Il détourne son regard du corps du grand-père

Besoin de s’évader quelques instants

Il voit la mer à travers la fenêtre

Le ciel est bas

Le vent agite le sable froid

Au bord de sa falaise il se revoit enfant avec son père

Main dans la main

 

Didascalie scène 10

Amar regarde le corps aimé allongé dans le lit

De l’autre côté de la fenêtre dans la nuit

L’homme noir en uniforme les regarde aussi

Ils ne le voient pas

Ils ne peuvent pas le voir

Il est là avec eux sans y être vraiment

 

  • D’après ces deux autres disdascalies, comment la question de l’espace est-elle envisagée par l’écriture ? (quel lieu ? quelle signification ?)

 

 

RETOUR SUR LE SPECTACLE

 

V Points de non-retour [Thiaroye]– Vers une interprétation

V-1 Premiers retours

ACTIVITÉS :

  • Qu’avez-vous découvert de différent par rapport à la préparation en classe ?

 

  • Évoquez les moments correspondant aux photographies suivantes :

© Simon Gosselin

Photographie n°1

Photographie n°2 © Simon Gosselin

 

Photographie n°3 © Simon Gosselin

Photographie n°4 © Simon Gosselin

  • Quelles scènes vous ont particulièrement touché ?
  • Rejouez, en improvisant, l’une de ces scènes.
  • Évoquez le spectacle en proposant à vos camarades un moment fort sous la forme d’une image arrêtée. Vos camarades devront découvrir de quel moment il est question.
  • Regardez les deux teasers proposés par le théâtre de La Colline, quels liens précis pouvez-vous faire maintenant avec le spectacle ?

Teaser n°1 :

https://www.theatre-contemporain.net/embed/fJvoHgbZ

Teaser n°2 :

https://www.theatre-contemporain.net/embed/Tfe4B2Hl

  • À votre tour, écrivez le synopsis et/ou réalisez un teaser pour le spectacle que vous avez vu.

V-2 Les enjeux

ACTIVITÉS :

  • Maintenant que vous avez vu le spectacle, quel sens donnez-vous à cette première scène ?
  • Quelle sera la fonction du personnage de Nora dans cette histoire ? Plus généralement, que pensez-vous du rôle d’un(e) journaliste dans le rapport à l’Histoire en général, à Thiaroye en particulier ?

 

 

  1. NORA

Le temps s’est arrêté

Elle ne sent plus rien

Son corps a perdu tout repère

Elle s’éloigne des grilles du cimetière

Elle marche de plus en plus vite

Elle commence à courir

Elle serre fort l’ordinateur dans ses bras

Comme si toute sa vie était à l’intérieur de cette machine

Les mots roulent dans sa tête

À mille à l’heure

 

NORA

Je voulais parler, mais je n’ai rien pu dire. Comment trouver les mots qui remplissent ton silence ? Plus rien ne remplira ton silence désormais. Il ne reste que tes documentaires, tes reportages, ta voix figée sur les ondes magnétiques. Il ne reste que les mots que tu as pu me dire, ces mots que je vais mixer dans ma tête pour te faire parler à nouveau. Je continuerai à te parler et tu continueras à me répondre et on effacera le réel. On inventera une fiction commune, cette fiction qu’on a pas pu écrire. On a eu peur. Maintenant je suis là, devant cet ordinateur que tu m’as confié et j’ai peur de l’ouvrir. Et je dois la dépasser cette peur, je le sais, sinon tout sera oublié.

  • Quel sens donnez-vous à la scène finale ?
  • Reformulez les enjeux que vous avez découverts dans ce spectacle. Quels sont les différents points de non-retour que vous pouvez formuler.
  • Quels seraient les points de non-retour dans notre société, aujourd’hui ?

 

VI Points de non-retour [Thiaroye]– Le lieu

VI-1 Espace et temps

ACTIVITÉS :

  • Comment le passage d’une scène à l’autre s’opère dans le spectacle ?
  • Quel rôle la vidéo joue dans la mise en scène ?
  • Qu’apporte la présence de l’auteure sur le plateau ?

 

VI-2 La scénographie

ACTIVITÉS :

  • À partir des deux photographies ci-dessous, mais aussi des autres photographies du dossier ainsi que de votre souvenir du spectacle, faites un croquis précis de la scénographie.

 

  • Accompagnez votre croquis d’un texte explicatif mettant en lumière la manière dont la metteure en scène et la scénographe ont pensé l’espace.

 

© Simon Gosselin

 

© Simon Gosselin

 

  • Atelier de scénographie : imaginez d’autres scénographies possibles ; vous proposerez des croquis et/ou des maquettes que vous présenterez à l’oral au reste de la classe en justifiant vos choix.

 

VII Points de non-retour [Thiaroye]– La réception

VII-1 Les critiques

            Le site « théâtre-contemporain.net » présente, sur la même page, un certain nombre de critiques du spectacle d’Alexandra Badea.

https://www.theatre-contemporain.net/biographies/Alexandra-Badea/critiques/

 

ACTIVITÉS :

  • À la manière d’une revue de presse, présentez ce que disent les critiques de ce spectacle. Votre revue de presse pourra être orale ou préalablement enregistrée.
  • Arrêtez-vous sur une critique avec laquelle vous n’êtes vraiment pas d’accord et confrontez votre point de vue. Ce travail peut être réalisé à l’oral ou sous la forme d’une émission littéraire préalablement enregistrée.
  • Écrivez votre propre critique.

 

VII-2 Rendre compte

ACTIVITÉ :

  • Proposez une synthèse, à partir des différentes activités proposées. Cette synthèse serait une sorte de compte rendu du spectacle. Vous pouvez reprendre par exemple :

 

  • Les attentes : analyse du titre, commentaire d’une ou plusieurs scènes lues.

 

  • La fable : quelle est-elle ? quels en sont les enjeux ?

 

  • Définir une problématique

 

  • L’esthétique : quel espace ? comment mettre en scène le temps, l’Histoire ? comment sont représentés les personnages ?

 

  • Résonance : comment les enjeux sont-ils traités ? comment réagissez-vous à cela ?

 

  • Critique : insérer ensuite une sorte de critique du spectacle.

 

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