À PROPOS #6

Vivre tout, prochaine création de Cédric Gourmelon à partir de trois odes écrites par Alvaro de Campos, l’un des hétéronymes de Fernando Pessoa, nous invite à nous intéresser à cet auteur aux mille visages.

Sans prétendre montrer l’étendu de la richesse de l’œuvre du poète, nous avons envie dans cet À propos… de partager quelques extraits de textes de l’écrivain iconique portugais, afin de savourer la pluralité de ses différents styles.
 
Commençons par l’hétéronymie. Car c’est par ce recours à l’invention d’autres poètes à l’intérieur de lui-même, que l’auteur portugais a enrichi sa propre langue. Au travers du poète-paysan Alberto Caiero, de l’ingénieur Alvaro de Campos, du docteur Ricardo Reis…  Pessoa a créé une constellation d’œuvres littéraires. Dans une lettre écrite à Adolfo Casais Monteiro, essayiste, poète et écrivain, Fernando Pessoa raconte l’apparition de ses hétéronymes et en fait même la description. Nous vous en livrons ici un passage. Nous partageons aussi un extrait d’Ode maritime (Alvaro de Campos), ode portée plusieurs fois sur les scènes de théâtre par différent.es metteurs et metteuses en scène, dont Claude Régy en 2009. C’est d’ailleurs avec ce metteur en scène, alors qu’il était élève au Théâtre national de Bretagne, que Cédric Gourmelon a découvert pour la première fois l’écriture de Pessoa.

Dans un court entretien sonore, il nous raconte son expérience singulière et nous parle du poète portugais ; l’occasion également de l’entendre lire un extrait du texte Bureau de tabac.
 
Enfin, pour aller un peu plus loin ou effectuer quelques pas de côtés mais jamais sans trop s’écarter du chemin, nous vous proposons quelques ressources qui, d’une manière ou d’une autre, entrent en résonnance avec cet À propos

13 janvier 1935
Lettre de Fernando Pessoa
à Adolfo Casais Monteiro


In Sur les hétéronymes · Traduction Rémy Hourcade, éditions Unes

« … Je vois devant moi, dans cet espace incolore et néanmoins réel du rêve, les visages et les gestes de Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos. Je leur ai construit des âges et des vies : Ricardo Reis est né en 1887 (j’ai oublié le jour et le mois mais je les ai quelque part) à Porto, il est médecin et vit à l’heure actuelle au Brésil. Alberto Caeiro est né en 1889 et mort en 1915 ; il est né à Lisbonne mais a passé presque toute sa vie à la campagne. Il n’a pas exercé de profession et n’a, pour ainsi dire, pas reçu d’instruction.

Alvaro de Campos est né à Tavira le 15 octobre 1890 (à une heure et demie de l’après-midi m’a dit Ferreira Gomes ; et c’est vrai, puisque son horoscope établi pour cette heure se révèle juste). Celui-ci, comme vous le savez, est ingénieur naval (à Glasgow) mais pour l’instant il est à Lisbonne sans activités – Caeiro était de taille moyenne, et bien que réellement fragile (il est mort de tuberculose), il n’en donnait pas l’impression – Ricardo Reis est un peu, mais très peu, plus petit, plus vigoureux et plus sec – Alvaro de Campos est grand (1 m 75, 2 cm de plus que moi) maigre et a un peu tendance à se vouter. 

Tous sont imberbes : Caeiro blond pâle, les yeux bleus ; Reis d’un vague brun mat ; Campos entre blanc et brun, vaguement le type juif portugais, les cheveux lisses séparés normalement sur le côté, monocle. »

Ode maritime (extrait)


Traduction Dominique Touati

« Ah, les paquebots, les charbonniers, les navires à voile!
Ils se font de plus en plus rares — pauvre de moi! — les navires à voile sur les mers!
Et moi, qui aime la civilisation moderne, moi, qui de toute mon âme embrasse les machines,
Moi l’ingénieur, moi le civilisé, moi, qui fut élevé à l’étranger,
Je voudrais encore une fois n’avoir devant les yeux que des voiliers et des coques en bois,
Et ne connaître d’autre vie maritime que l’ancienne vie des mers !
Parce que les mers anciennes sont la Distance Absolue,
Le Pur lointain, libéré du poids de l’Actuel. . .
Et… Ah! Comme tout ici me rappelle cette vie meilleure,
Ces mers plus vastes, parce qu’on naviguait plus lentement,
Ces mers mystérieuses, parce qu’on les connaissait moins.

Tout vapeur au loin est un voilier de près.
Tout navire à distance vu maintenant est un navire dans le passé vu de très près.

Tous les marins invisibles à bord des navires à l’horizon
Sont les marins visibles du temps des vieux navires,
De l’époque lente et voilière des navigations périlleuses,
De l’époque de bois et de toile des voyages qui duraient des mois.

Le délire des choses maritimes peu à peu m’envahit,
Le quai et son atmosphère me pénètre physiquement,
Le clapotis du Tage me submerge les sens,
Et je commence à rêver, je commence à m’imprégner du songe des eaux,
Les courroies de transmission de mon âme commencent à embrayer,
Et l’accélération du volant me secoue violemment.

J’entends l’appel des eaux,
J’entends l’appel des mers,
J’entends, voix corporelle, l’appel du large,
Toutes les époques maritimes senties dans le passé m’appellent.

Toi, marin anglais, Jim Barns, mon ami, c’est toi
Qui m’enseigna ce cri très ancien, anglais,
Résumant si vénéneusement
Pour les âmes complexes comme la mienne
L’appel confus des eaux,
La voix inédite et implicite de toutes les choses de la mer,
La voix des naufrages, des longs voyages, des traversées périlleuses.
Ce tien cri anglais devenu universel dans mon sang,
Sans apparence de cri, sans forme humaine ni voix,
Ce cri épouvantable qui semble résonner
Du fond d’une caravane dont la voûte serait le ciel,
Et semble raconter toutes les histoires sinistres
Qui peuvent survenir au Large, en Mer, la Nuit…
(Comme si c’était une goélette que tu hélais,
Tu criais, une main de chaque côté de ta bouche,
Faisant un porte-voix de tes grandes mains rugueuses et sombres:
Aho- o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o – yyyy…
Shooner aho-o-o-o-o-o-o-o-o-o–o-o-o-o-o – yyy…) »

Entretien avec Cédric Gourmelon


« Il y a des écritures poétiques qui sont faites pour être dites […] elles s’ouvrent, elles deviennent plus universelles, elles sont beaucoup plus simples à comprendre une fois qu’elles sont dites. »

durée : 19 min 41 s
entretien réalisé le 2 juin 2026
crédit photographique © Bénédicte Rousseau

Pour aller plus loin…


Lecture par le comédien Jacques Bonnafé du Gardeur de troupeaux de Ricardo Reis, hétéronyme « paganiste », source d’inspiration pour tous les autres hétéronymes de Fernando Pessoa :

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/etre-poete-n-est-pas-mon-ambition-c-est-ma-facon-a-moi-d-etre-seul-7460206


Cédric Gourmelon a eu l’opportunité de suivre des enseignements de Claude Régy alors qu’il était élève à l’école d’acteur du TnB. La rencontre avec ce metteur en scène marque aussi pour Cédric Gourmelon la découverte de Fernando Pessoa.
Claude Régy était l’invité de l’émission Culture Vive sur RFI à l’occasion de la tournée de son spectacle Ode maritime :

durée : 26 min 31 s
Culture vive, RFI

publié le 11 mars 2010


« Combien suis-je? Qui est moi?
Quel est cet intervalle qui se glisse entre moi et moi? »
Poète aux multiples visages, Fernando Pessoa est un témoin de l’Histoire du Portugal, grande figure de l’avant-garde littéraire de son pays, auteur d’une œuvre multiple, complexe et intranquille.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/une-vie-une-oeuvre/fernando-pessoa-1888-1935-ecrivain-pluriel-1412832


Léna Paugam, artiste associée à la Comédie de Béthune, a elle aussi mis en scène et interprété Ode maritime.
Voici un film documentaire réalisé par Sylvain Bouttet, à l’occasion d’une lecture musicale impromptue sur le port de Binic-Etables-sur-mer, en août 2020.

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