J’ai 20 ans… : entretien avec Cécile Van de Velde, sociologue

J’ai 20 ans… : entretien avec Cécile Van de Velde, sociologue

Publié le 26 septembre 2014 dans Autour des spectacles

Dans le cadre du numéro 137 de la revue Lecture Jeune consacré aux jeunes adultes,  nous avons interrogé la sociologue Cécile Van de Velde. Maître de conférence à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), elle a consacré sa thèse de doctorat à la jeunesse en opérant une comparaison à l’échelle européenne (Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Paris, PUF, coll. Le lien social, 2008). Nous avons évoqué avec Cécile Van de Velde ce panorama contrasté et les différents types de politiques publiques mises en place pour soutenir les jeunes adultes en Europe.  

Lecture jeunesse : Tout d’abord, nous souhaiterions revenir sur votre itinéraire de chercheuse / votre travail de thèse et les raisons pour lesquelles vous avez eu envie de vous pencher sur ce sujet.  
Cécile Van de Velde : Je me suis dans un premier temps intéressée à la dépendance envers les parents. Il s’agissait là d’un fait générationnel : nous étions dépendants de plus en plus longtemps et je souhaitais étudier comment on vivait cette dépendance, comment cela se passait concrètement avec les parents. Mon premier mémoire de recherche portait donc sur cette question. Je suis allée voir des jeunes de milieu ouvrier dépendants de leurs parents jusqu’à l’âge de 25 et 30 ans et se trouvant dans des situations extrêmes de chômage. Je me suis demandé comment se passaient les relations familiales dans ce contexte. Mon travail a peu à peu évolué vers l’étude plus générale de la jeunesse car je me rendais compte que ces jeunes ouvriers, qu’on avait tendance à considérer comme des adolescents attardés, se considéraient en fait eux-mêmes comme des adultes. Ils avaient des relations relativement autonomes par rapport à leurs parents, participaient aux dépenses du foyer et se sentaient mûrs, donc adultes. Cette situation m’a interpellée et j’ai commencé à m’interroger sur ce que cela voulait dire aujourd’hui être jeune ou être adulte, sur la perception qu’en avaient les jeunes. J’ai ensuite débuté une thèse, d’abord centrée sur la France, dans laquelle je voulais comparer différents milieux sociaux et différentes zones géographiques.
Après avoir eu accès à une bribe de comparaison avec l’Espagne, j’ai été frappée de constater à quel point les Espagnols se disaient adultes beaucoup plus tard, en restant chez leurs parents par exemple, ce qui posait nettement moins de problèmes qu’en France. Ce constat a donc constitué le point de départ d’une étude européenne. Je pensais qu’il ne s’agirait pour moi que d’un petit chapitre : c’est finalement devenu le cœur de ma thèse ! Mes interrogations sont restées les mêmes : qu’est-ce qu’être adulte ? Quelles sont les étapes significatives ? Quelles situations l’autonomie recouvre-t-elle et enfin, comment la dépendance envers les parents est-elle vécue dans les différents pays ?
J’ai concentré mes recherches sur quatre pays européens : le Danemark, le Royaume-Uni, l’Espagne et la France.  
 (…)

 LJ : Cette notion de jeune adulte vous a-t-elle semblé présente partout ?  
CVV : Oui, mais pas forcément en tant que telle. L’idée selon laquelle on se définit adulte de plus en plus tard est très répandue, sauf chez les Anglais qui ont un point de vue très spécifique sur cette question. En effet, ils se disent adultes relativement tôt par rapport aux autres personnes que j’ai pu interroger. Ils ont conscience d’une certaine jeunesse d’âge au niveau de leur statut, mais sont en mesure de se définir comme adulte dès qu’ils ont terminé leurs études, qu’ils se sentent indépendants de leurs parents et qu’ils obtiennent leur premier emploi. La catégorie jeune adulte serait donc beaucoup plus courte au Royaume-Uni et dans les pays libéraux en général où on invite le jeune à être adulte très tôt. Le fait d’être adulte ou de se sentir adulte est valorisé, il n’y a donc pas ce maintien volontaire dans une période intermédiaire qu’on trouve dans les autres pays.
(…)

LJ : Vous avez donc remarqué que les Anglais étaient ceux qui se définissaient adultes le plus tôt. Qu’en est-il des autres pays que vous avez étudiés ?  
CVV : Dans les pays du Nord de l’Europe, les jeunes vont définir une période intermédiaire. Le départ de chez leurs parents (en général à l’issue du baccalauréat) marque pour eux le début d’une longue période pendant laquelle ils vont se dire jeunes adultes, parfois jusqu’à 30-35 ans. Ils ont la conscience d’être encore jeunes, tout en se démarquant de leur adolescence, alors que les Anglais font davantage l’amalgame adolescence/jeune adulte. Les Nordiques ouvrent ainsi une période de vagabondage afin d’expérimenter le plus possible, dans les études, mais également en occupant différents emplois. Cette période est institutionnalisée par l’Etat et reconnue par la société. On peut se dire jeune adulte, l’Etat lui-même parle de jeunes adultes (c’est assez rare en Europe) et finance leurs études. Il est parfaitement légitime de prendre son temps, de flâner, sans doute un peu moins avec la crise, mais c’était en tout cas le modèle au début des années 2000. Les Nordiques sont donc des jeunes adultes de 18 à 30 ans, ils peuvent prendre le temps de « se trouver ».  
En France, les contours de la période de jeunesse sont beaucoup plus flous. Le poids du scolaire et des études sur la vie de l’individu est très prégnant et permet de distinguer la France des autres pays. Comme l’intégration sociale est déterminante, les Français auront tendance à se dire jeunes tant qu’ils ne seront pas entièrement stabilisés professionnellement. Cette stabilisation étant de plus en plus longue à obtenir, ils se diront adultes de plus en plus tard. Selon cette logique d’intégration sociale qui est la nôtre, le jeune adulte est encore investi dans l’éducation.  

LJ : Si la jeunesse est un temps social reconnu au Danemark, où il est possible de prendre le temps et d’expérimenter, on a plutôt l’impression que la notion de jeune adulte est péjorative en France.  
CVV : Tout à fait. C’est sans doute lié au poids du scolaire. En France, les jeunes adultes sont dans un rapport d’urgence, d’investissement par rapport aux diplômes. Les sociabilités elles- mêmes sont très étudiantes. Les logiques sont linéaires et les changements d’orientation souvent illégitimes. La société porte un regard assez négatif sur la jeunesse. L’image médiatique est un peu divisée avec, d’un côté, les jeunes des banlieues qui font peur et, de l’autre, les jeunes qu’il faut réussir à intégrer, donc la jeunesse résignée, qui peine. Le regard des sociétés libérales est beaucoup plus positif envers la jeunesse. Les sociétés anglo-saxonnes valorisent cette ressource, synonyme de créativité et d’énergie, notamment sur les CV.  

LJ : Les jeunes adultes français se définissent donc principalement par rapport à l’école.   
CVV : Par rapport à l’école et à l’insertion. Le premier CDI arrive de plus en plus tard, l’embauche reposant désormais sur le CDD. Les jeunes subissent une forte pression à la réussite ou au placement social avant 25 ans. La société leur interdit le droit à l’erreur. La peur de la chute sociale est très forte et beaucoup d’enquêtes montrent actuellement qu’un sentiment de déclassement se développe, avec l’idée d’avoir investi dans des études qu’on ne parvient pas toujours à rentabiliser sur le marché du travail.  

LJ : La quête du CDI paraît assez emblématique de la France. Est-ce très différent dans les pays du Nord et les pays anglo-saxons ?  
CVV : C’est totalement différent. Nous avons hérité d’un système corporatiste que l’on retrouve aussi en Corée et au Japon : la compétition scolaire est difficile, mais une fois qu’on a obtenu son diplôme et que l’on est inséré, on est censé rester en poste, dans un système assez figé. La situation évolue malgré tout. Dans les sociétés anglo-saxonnes et sociales-démocrates, le marché du travail est beaucoup plus libéralisé. Ce système est plus fluide, avec l’idée que ni les études ni l’emploi occupé ne vous définissent car tout peut encore changer. La mobilité est beaucoup plus intériorisée qu’en France où on doit s’éduquer puis s’insérer selon une logique que j’avais appelée les « rails de la jeunesse ». »