« La jeunesse, c’est un état, un certain rapport au monde » (Telerama, 8/5/10)

« La jeunesse, c’est un état, un certain rapport au monde » (Telerama, 8/5/10)

Publié le 6 octobre 2014 dans Autour des spectacles

Propos recueillis par Michel Abescat et Jacques Morice – Télérama n° 3147

Entretien (chassé-)croisé | Ils ont la trentaine, ils sont tous deux écrivains. Dans un essai savoureux, François Bégaudeau (“Entre les murs”) et Joy Sorman, ancienne prof de philo, font l’éloge de la jeunesse. Et, s’observant eux-mêmes, constatent qu’on peut rester jeune en devenant adulte.

Ils aiment tous deux en découdre, avec les mots s’entend. Avec de l’humour aussi. Elle, Joy Sorman, ancienne prof de philo, a notamment écrit un manifeste pour un féminisme viril, Boys, boys, boys (2005) et s’est surtout distinguée à travers un exercice d’admiration enflammé, dédié au groupe NTM, Du bruit (2007). Lui, François Bégaudeau, a déjà fait la couverture de notre journal grâce à son roman Entre les murs (prix Télérama-France Culture 2006), adapté au cinéma par Laurent Cantet.

Aujourd’hui, ces deux écrivains rassemblent et fortifient leurs idées dans un essai truculent tout près du plaidoyer, Parce que ça nous plaît, sous-titré L’invention de la jeunesse. Qu’est-ce qu’être jeune ? Quelle posture, quel rapport au monde, à la musique, au travail cela recouvre-t-il ? Le duo décrit les multiples facettes de ce « phénomène de masse », en étoffant leur analyse socioculturelle d’un certain vécu. Le leur. Plus vraiment jeunes mais pas encore vieux, Joy Sorman et François Bégaudeau cernent cet âge incertain avec une vitalité toujours doublée de lucidité. Parce ça nous plaît, entretien croisé.

Votre essai se distingue d’abord par son style : emploi du « je », langue relâchée, ton potache, comme si un livre sur la jeunesse devait se garder de l’esprit de sérieux…
Joy Sorman :
Pourquoi le « sérieux » ne passerait-il pas par la subjectivité, la narration, ou même la fiction ? Nous avions déjà expérimenté ce genre de détours, François dans son Antimanuel de littérature, et moi dans 14 Femmes, Pour un féminisme pragmatique. Cela nous intéressait de promouvoir, avec ce livre, une façon différente de penser qui passerait par le récit.
François Bégaudeau :
On ne s’est pas dit : il va falloir être drôles pour éviter d’être ennuyeux. Tenter de faire jeune ou cool, c’est toujours contre-productif. L’idée, c’était de « subjectiver » notre pensée, ne pas la déconnecter de notre existence, donc laisser venir le « je », ne pas s’interdire les souvenirs quand ils émergeaient spontanément. Le rire, la « potacherie » et la décontraction arrivent avec ce flux, de manière naturelle, parce que nous partageons la même forme d’humour. Jouer la subjectivité, c’était aussi une question d’honnêteté. Parlant de la jeunesse, nous ne pouvions pas feindre une position de surplomb, jugeant les choses du haut de la montagne. Nous réfléchissons de là où nous sommes, c’est-à-dire bientôt quadragénaires, et en même temps pas si éloignés de notre sujet ! Quand nous évoquons le rôle du scooter, Joy ne va pas faire semblant de ne pas en avoir un. Quand nous parlons de rock, je ne vais pas cacher que j’en suis fan depuis toujours. Et que j’en ai joué.

Et si la vraie question qui traverse tout le livre, c’était celle-là : qu’est-ce qu’être adulte ?
J.S. :
Dans un chapitre intitulé « Sommes-nous jeunes ? », nous avons essayé de repérer chez nous les traces de la jeunesse et celles de l’âge adulte. Pour constater que nous n’étions pas dans une sorte d’entre-deux : nous conservons certains traits de la jeunesse, et ce sera sans doute encore le cas dans vingt ans, tout en assumant notre rôle d’adulte dans la mesure où nous sommes des gens sérieux, qui travaillons, dotés d’une conscience politique… Nous incarnons ainsi à la fois une certaine jeunesse, dans sa pratique et sa culture, et l’adulte qui jette un regard un peu ironique sur la comédie qu’il joue : nous donnons des gages à la société en étant bien intégrés, et en même temps cela nous fait rire un peu. Il nous semble qu’on ne peut plus aujourd’hui définir la jeunesse par un début et une fin. C’est un état, un certain rapport au monde, une culture qui traverse tous les âges de la vie.
F.B. :
Peut-être sommes-nous en train de vivre une mutation anthropologique, pour parler pompeusement. Nous passerions d’une conception de la vie humaine chronologique – d’abord enfant, puis adolescent, puis adulte, puis senior – à une autre ère, celle de la cohabitation entre les âges : on fait parfaitement le boulot d’adulte, on travaille, on paye nos impôts, on vote, et en même temps on garde un goût adolescent pour des tas de choses.

A quel moment, dans ces conditions, vous êtes-vous sentis adultes pour la première fois ?
F.B. :
Justement, je ne me suis pas dit : ça y est, je suis adulte, la fête est finie. Mais il y a un moment qui m’a plombé. C’est celui où j’ai commencé à travailler comme enseignant, même si j’ai beaucoup aimé ça. C’était en 1995, j’avais 24 ans, je me suis retrouvé à Angers, tout seul, devant une classe plutôt bien, mais avec des contraintes, des horaires en particulier. Cela dit, je n’ai pas encore senti de couperet net, réel, irrévocable, qui m’ait fait penser que je suis devenu adulte.
J.S. :
Moi non plus, je crois que c’est encore devant moi. Le seul indice, c’est la fatigue physique, Aujourd’hui, après une nuit blanche, je suis déchirée pour aller travailler le lendemain. C’est très bête, mais c’est ça. Et puis, en tant que femme, la question d’avoir ou pas des enfants devient plus urgente. Il y a un moment où le temps va jouer contre moi.

Vieillir, c’est privatiser son espace sexuel, écrivez-vous…
J.S. :
J’ai été en couple pendant un certain nombre d’années. Au bout de six mois, cette histoire ne faisait plus récit avec les copains. Puis, à nouveau célibataire, j’ai renoué avec les rencontres d’une nuit et me suis retrouvée dans l’excitation de pouvoir les raconter à des copains. J’y pensais même quand j’étais avec le mec. D’ailleurs, les amis qui étaient dans la même soirée que moi m’envoyaient des textos dès 7 heures du matin en me disant : « Alors ? Raconte ! » Une grande partie du plaisir de cette circulation sentimentale et sexuelle, c’est la manière dont il renvoie au groupe d’amis de 20 ans, quand les histoires d’amour sont moins sérieuses. Mais, à 50 ans, on peut sans doute faire la même chose.
F.B. :
C’est pour cela que nous accordons tant d’importance aux lieux de rencontre comme éléments structurants de la culture jeune. Un bistro, une fête, une place, un pied d’immeuble, une plage… On devient vieux quand on rentre à la maison, à la fois littéralement et métaphoriquement. L’espace devient compartimenté, il y a moins de porosité entre les lieux, donc entre privé et public.
J.S. :
L’intimité, cela fait partie de ce que nous appelons la « comédie de l’adulte » ; on la sacralise, elle devient une affaire sérieuse. Un pré carré que l’on défend.

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À lire
Parce que ça nous plaît, L’invention de la jeunesse,
de François Bégaudeau et Joy Sorman, éd. Larousse, 272 p., 17 €.