Quelques questions à Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier et Kelly Rivière

Quelques questions à Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier et Kelly Rivière

Publié le 17 avril 2024 dans Ateliers , À PROPOS , #4

N.d.T. : Nous avons répondu à ces questions de concert. Ce sera donc une voix triple qui répondra aux questions.

debbie tucker green est une grande styliste, sa langue est particulière pour chacune de ses œuvres. Dans corde. raide, l’écriture est caractérisée par des ruptures, des silences, des interruptions, des chevauchements, des échanges de banalités, l’utilisation de l’argot…
Comment traduire sans trahir ? Comment garder le sens du texte en même temps que son style, son rythme et sa musicalité si particulière ?

L’acte de traduire est par essence même un acte de trahison, car il y a toujours une perte par rapport au texte original. C’est pour cela que c’est un acte profondément mélancolique. Mais c’est aussi un acte joyeux car c’est un acte de création. Dans le cas de debbie tucker green, sa langue étant très créative, les défis sont nombreux et réjouissants. Paradoxalement, plus la langue est difficile et précise, plus la traduction est simple dans le respect des contraintes. C’est notre travail de traducteur·ices que d’imaginer le ressenti du public original au contact du texte original, et d’arriver à reproduire ce ressenti pour un autre public dans une autre langue.

Vous avez traduit ensemble corde. raide, à trois ou six mains pourrait-on dire. Était-ce une nécessité pour cette pièce ? Est-ce une pratique courante? Comment s’organise-t-on pour travailler à plusieurs sur une traduction?

Ce n’est pas une nécessité mais dans le cas de debbie tucker green, c’était rassurant de ne pas se retrouver seul·e face à une œuvre facilement intimidante. La traduction à trois n’est pas une pratique courante et demandait malgré tout à être inventée dans ce contexte précis. C’était une volonté du Comité anglais de la Maison Antoine Vitez – dont nous faisons partie – de traduire plusieurs pièces de debbie tucker green par trios, convaincu que les difficultés de son œuvre offraient un terrain de travail propice à la collaboration et à l’enrichissement mutuel de nos pratiques.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire et en particulier dans le cas de debbie tucker green, la traduction à trois devient plus aisée, car sa langue et son univers sont complexes. 

À trois, la pluralité des points de vue et d’interprétations permet également de mieux retranscrire une polysémie souvent présente dans son écriture.

Nous traduisions à trois, assis·es autour d’une même table. Nous pouvions travailler à voix haute – qu’il s’agisse du texte original pour s’imprégner du rythme ou du texte traduit pour le tester. Tandis que deux personnes lisent à haute voix, une troisième écoute. Les rôles ne sont pas figés et tournent. C’est la configuration minimale pour reproduire une situation de théâtre. La question de la bienveillance et de la confiance mutuelle reste primordiale dans ce cas de figure, afin de permettre autant l’écoute critique que l’accueil de diverses propositions.

Vous connaissez l’œuvre de debbie tucker green, vous avez d’ailleurs traduit ensemble un autre de ses textes (Lapider Marie). Quelles sont les spécificités de corde. raide ? Voyez-vous une évolution de son écriture au fil de vos lectures?

Dix ans – et plusieurs autres pièces – séparent l’écriture de Lapider Marie et de corde. raide. Il est clair qu’entre-temps le style de debbie tucker green a évolué. À notre sens, les arcs narratifs deviennent plus continus et plus épurés. On constate une économie de personnages, de temps et d’espace dans corde.raide. On retrouve cependant dans cette pièce ce qui constitue la singularité de l’oeuvre de debbie tucker green, à savoir sa capacité à insuffler de l’humour inattendu et salvateur à l’intérieur de sujets très sombres, son travail d’orfèvre sur la langue et la ponctuation (elle tient ainsi à ce que son nom s’écrive sans majuscules, en référence à l’autrice noire militante étasunienne bell hooks) qui transforme la pièce en véritable partition et son regard incisif sur des sujets de société. debbie tucker green est une autrice engagée, notamment sur les questions d’intersectionnalité. Dans chacune de ses œuvres, elle réussit à offrir un regard incisif sur des sujets difficiles, où peu d’auteur·ices s’aventurent.

corde. raide de debbie tucker green, traduction Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier et Kelly Rivière

Vous pouvez lire en complément l’article paru dans La Terrasse le 27 mars 2024 dans le cadre du Focus autour de corde. raide :
Une traduction à six mains par Emmanuel Gaillot, Blandine Pélissier et Kelly Rivière
https://www.journal-laterrasse.fr/focus/une-traduction-a-six-mains-par-emmanuel-gaillot-blandine-pelissier-et-kelly-riviere/

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