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à propos des spectacles

Qui a tué mon père : fiche pédagogique

Publié le 29.09.19 par Philippe Cuomo

FICHE PÉDAGOGIQUE RÉALISÉE PAR PHILIPPE CUOMO

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Édouard Louis

© Joël Saget/AFP

Un texte d’engagement et de réconciliation

Une certaine définition de la politique

 

            Voici le début du texte d’Édouard Louis :

 

            Quand on lui demande ce que le mot racisme signifie pour elle, l’intellectuelle américaine Ruth Gilmore répond que le racisme est l’exposition de certaines populations à une mort prématurée.           

           Cette définition fonctionne aussi pour la domination masculine, la haine de l’homosexualité ou des transgenres, la domination de classe, tous les phénomènes d’oppression sociale et politique. Si l’on considère la politique comme le gouvernement de vivants par d’autres vivants, et l’existence des individus à l’intérieur d’une communauté qu’ils n’ont pas choisie, alors, la politique, c’est la distinction entre des populations à la vie soutenue, encouragée, protégée, et des populations exposées à la mort, à la persécution, au meurtre.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 11-12

ACTIVITÉ :

  • Que pensez-vous de ces premiers mots du texte ? Êtes-vous d’accord avec cette définition de la politique ? En quoi la politique peut-elle exposer « à une mort prématurée » ?

 

Un titre singulier : Qui a tué mon père

 ACTIVITÉ :

  • Le titre ne comporte pas de point d’interrogation ; qu’en pensez-vous ?
  • Quel lien pouvez-vous faire avec la politique ?

 

Parcourir le texte

 

            Pendant toute mon enfance j’ai espéré ton absence. Je rentrais de l’école en fin d’après-midi aux alentours de cinq heures. Je savais qu’au moment où je m’approchais de chez nous, si ta voiture n’était pas garée devant notre maison, cela voulait dire que tu étais parti au café ou chez ton frère et que tu rentrerais tard, peut-être au début de la nuit. Si je ne voyais pas ta voiture sur le trottoir devant la maison je savais qu’on mangerait sans toi, que ma mère finirait par hausser les épaules et nous servir le repas et que je ne te verrais pas avant le lendemain. Tous les jours, quand je m’approchais de notre rue, je pensais à ta voiture et je priais dans ma tête : faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là, faites qu’elle ne soit pas là.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 14-15

 

 

Tu as essayé d’être jeune pendant cinq ans.

Quand tu es parti du lycée, seulement quelques jours après avoir commencé tu as été embauché à l’usine du village mais tu n’es pas resté longtemps non plus, à peine quelques semaines. Tu ne voulais pas reproduire la vie de ton père et de ton grand-père avant toi. Ils avaient travaillé directement après l’enfance, à quatorze ou quinze ans. Ils étaient passés sans transition de l’enfance à l’épuisement et à la préparation à la mort, sans avoir le droit aux quelques années d’oubli du monde et de la réalité que les autres appellent la jeunesse — c’est une formule un peu bête, les quelques années d’oubli que les autres appellent la jeunesse.

Toi pendant cinq ans tu as lutté de toutes tes forces pour être jeune, tu es parti vivre dans le sud de la France en te disant que là-bas la vie serait plus belle, moins écrasante de par la présence du soleil, tu as volé des mobylettes, tu as passé des nuits sans dormir, tu as bu le plus possible. Tu as vécu toutes ces expériences le plus intensément et le plus agressivement possible à cause du sentiment que c’était quelque chose que tu volais — c’est ça, c’est là que je voulais en venir : il y a ceux à qui la jeunesse est donnée et ceux qui ne peuvent que s’acharner à la voler.

Un jour ça s’est arrêté. Je pense que, c’est à cause de l’argent mais il n’y a pas que ça. Tu as tout arrêté et tu es retourné dans le village où tu étais né, ou celui juste à côté, ce qui revient au même, et tu t’es fait embaucher dans l’usine où toute ta famille avait travaillé avant toi.

Mécanisme classique : comme tu as eu l’impression de ne pas avoir vécu ta jeunesse jusqu’au bout tu as essayé de la vivre pendant toute ta vie. C’est le problème avec les choses volées, comme toi avec ta jeunesse, on ne peut pas réussir à penser qu’elles nous appartiennent vraiment, et il faut continuer à les voler pour l’éternité, c’est un vol qui n’en finit pas. Tu voulais la rattraper, la récupérer, la revoler. Il n’y a que ceux à qui on donne tout depuis toujours qui peuvent avoir un vrai sentiment de possession, pas les autres. La possession n’est pas quelque chose qu’on peut acquérir.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 41-43

 

 

            Tu as changé ces dernières années. Tu es devenu quelqu’un d’autre. Nous nous sommes parlé, longtemps, nous nous sommes expliqués, je t’ai reproché la personne que tu as été quand j’étais enfant, ta dureté, ton silence, ces scènes que j’énumère depuis tout à l’heure et tu m’as écouté. Et je t’ai écouté. Toi qui toute ta vie as répété que le problème de la France venait des étrangers et des homosexuels, tu critiques maintenant le racisme de la France, tu me demandes de te parler de l’homme que j’aime. Tu achètes les livres que je publie, tu les offres aux gens autour de toi. Tu as changé du jour au lendemain, un de mes amis dit que ce sont les enfants qui transforment leurs parents, et pas le contraire.

            Mais ce qu’ils ont fait de ton corps ne te donne pas la possibilité de découvrir la personne que tu es devenu.

            Le mois dernier, quand je suis venu te voir, avant que je parte tu m’as demandé : « Tu fais encore de la politique ? » – le mot encore faisait référence à ma première année au lycée, quand j’avais adhéré à un parti d’extrême gauche et qu’on s’était disputés parce que tu pensais que j’allais avoir des ennuis avec la justice à force de participer à des manifestations illégales. Je t’ai dit : « Oui, de plus en plus. » Tu as laissé passer trois ou quatre secondes, tu m’as regardé et enfin tu as dit : « Tu as raison. Tu as raison, je crois qu’il faudrait une bonne révolution. »

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 84-85

 

ACTIVITÉ :

  • D’après ces extraits, situés à trois moments différents du texte d’Édouard Louis, quels sont les enjeux de l’œuvre ?

 

 

Pour aller plus loin

Interview lors de la sortie du livre à l’émission La grande librairie :

 

 

Un spectacle pour Stanislas Nordey

 

Un monologue écrit pour le théâtre

            Si ce texte était un texte de théâtre, c’est avec ces mots-là qu’il faudrait commencer : Un père et un fils sont à quelques mètres l’un de l’autre dans un grand espace, vaste et vide. Cet espace pourrait être un champ de blé, une usine désaffectée et déserte, le gymnase plastifié d’une école. Peut-être qu’il neige. Peut-être que la neige les recouvre petit à petit jusqu’à les faire disparaître. Le père et le fils ne se regardent presque jamais. Seul le fils parle, les premières phrases qu’il dit sont lues sur une feuille de papier ou un écran, il essaye de s’adresser à son père mais on ne sait pas pourquoi c’est comme si le père ne pouvait pas l’entendre. Ils sont près l’un de l’autre mais ils ne se trouvent pas. Parfois leurs peaux se touchent, ils entrent en contact mais même là, même dans ces moments-là ils restent absents l’un de l’autre. Le fait que seul le fils parle et seulement lui est une chose violente pour eux deux : le père est privé de la possibilité de raconter sa propre vie et le fils voudrait une réponse qu’il n’obtiendra jamais.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 9-10

 

Quelques photos du spectacle

© Jean-Louis Fernandez

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ACTIVITÉS :

  • Quels liens faites-vous entre le texte d’Édouard Louis qui constitue une sorte de prologue à Qui a tué mon père et ces images ?
  • Analysez la « présence » du père sur le plateau sur les images proposées. Quelles autres propositions scéniques auraient pu être proposées quant à la représentation du père ?

 

Pour aller plus loin

Présentation du projet par Édouard Louis au TNS :

Galerie d’images de Jean-Louis Fernandez sur le site du TNS

http://www.tns.fr/qui-tué-mon-père

Une critique

http://www.tns.fr/qui-tué-mon-père

 

Des liens entre Didier Éribon et Édouard Louis

 

            Une question avait commencé de m’obséder quelque temps plus tôt, depuis le pas franchi du retour à Reims. Elle allait se formuler de façon plus nette et plus précise encore dans les jours qui suivraient cet après-midi passé à regarder des photos avec ma mère, au lendemain des obsèques de mon père : Pourquoi, moi qui ai tant écrit sur les mécanismes de la domination, n’ai-je jamais écrit sur la domination sociale ? Et aussi : « Pourquoi, moi qui ai accordé tant d’importance au sentiment de la honte dans les processus de l’assujettissement et de la subjectivation, n’ai-je peu près rien écrit sur la honte sociale ? » Je devrais même énoncer la question en ces termes : « Pourquoi, moi qui ai tant éprouvé la honte sociale, la honte du milieu d’où je venais quand, une fois installé à Paris, j’ai connu des gens qui venaient de milieux sociaux si différents du mien, à qui souvent je mentais plus ou moins sur mes origines de classe, ou devant lesquels je me sentais profondément gêné d’avouer ces origines, pourquoi donc n’ai-je jamais eu l’idée d’aborder ce problème dans un livre ou un article ? » Formulons-le ainsi : il me fut plus facile d’écrire sur la honte sexuelle que sur la honte sociale.

Didier Éribon, Retour à Reims, Fayard, 2009, p. 11

 

            « C’est qui ? » ai-je demandé à ma mère. « Mais… c’est ton père, me répondit-elle, tu ne le reconnais pas ? C’est parce que tu ne l’avais pas vu depuis longtemps. » En effet, je n’avais pas reconnu mon père sur cette photo, prise quelque temps avant sa mort. Amaigri, recroquevillé sur lui-même, le regard perdu, il avait affreusement vieilli, et il me fallut quelques minutes pour faire coïncider l’image de ce corps affaibli avec l’homme que j’avais connu, vociférant à tout propos, stupide et violent, et qui m’avait inspiré tant de mépris. En cet instant, j’éprouvai un certain trouble, comprenant que, dans les mois, les années peut-être, qui avaient précédé sa mort, il avait cessé d’être la personne que j’avais détestée pour devenir cet être pathétique : un ancien tyran domestique déchu, inoffensif et sans forces, vaincu par l’âge et la maladie.

            En relisant le beau texte de James Baldwin sur la mort de son père, une remarque m’a frappé. Il raconte qu’il avait repoussé le plus longtemps possible une visite à celui-ci, qu’il savait pourtant très malade. Et il commente : « J’avais dit à ma mère que c’était parce que je le haïssais. Mais ce n’était pas vrai. La vérité, c’est que je l’avais haï et que je tenais à conserver cette haine. Je ne voulais pas voir la ruine qu’il était devenu : ce n’est pas une ruine que j’avais haïe. »

Didier Éribon, Retour à Reims, Fayard, 2009, pp. 31 – 32

 

            Nous n’étions pas les plus pauvres. Nos voisins les plus proches, qui avaient moins d’argent encore, une maison constamment sale, mal entretenue, étaient l’objet du mépris de ma mère et des autres. N’ayant pas de travail, ils faisaient partie de cette fraction des habitants dont on disait qu’ils étaient des fainéants, des individus qui profitent des aides sociales, qui branlent rien. Une volonté, un effort désespéré, sans cesse recommencé, pour mettre d’autres gens au-dessous de soi, ne pas être au plus bas de l’échelle sociale. Du linge crasseux était éparpillé partout dans leur maison, les chiens urinaient dans toutes les pièces, souillaient les lits, les meubles étaient couverts de poussière, pas seulement de la poussière, d’ailleurs, plutôt une saleté dont aucun mot n’exprime la vérité : un mélange de terre, de poussière, de restes de nourriture et de liquides renversés, vin ou Coca-Cola séché, des cadavres de mouches ou de moustiques. Eux aussi étaient sales les vêtements maculés de terre ou d’autre chose, les cheveux gras et les ongles longs, noircis. Ce que ma mère répétait également, toujours avec fierté : La pauvreté ça empêche pas la propreté, nous au moins on n’a pas trop d’argent mais la maison est bien propre et mes gosses ont toujours des vêtements qui sentent la lessive, ils sont pas crapés. Les voisins allaient dans les champs qui entouraient le village pour dérober du maïs et des petits pois, avec la vigilance dont il fallait faire preuve pour ne pas être surpris par les agriculteurs, faire gaffe aux culs-terreux. Je passais chez eux de nombreuses journées, dans la cuisine qui sentait le pétrole à cause du réservoir entreposé dans la pièce d’à côté. Cette pièce avait d’abord été la salle de bains, mais les voisins, jugeant qu’une salle de bains n’était pas utile, en avaient fait une réserve de pétrole. Nous préparions du pop-corn avec le maïs volé aux culs-terreux. Les récits que nous en fai sions, comme des enfants peuvent le faire : des récits cousus de mensonges, d’éléments ajoutés, inventés, d’exagérations. Les péripéties imaginaires du voisin Et à ce moment-là, le cul-terreux, il est arrivé, il m’a poursuivi en tracteur mais j’ai couru plus vite et il a pas réussi à me rattraper.

Nous nous racontions les histoires qui animaient le village et rendaient l’existence moins monotone.

Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 2014, pp. 95-96

 

            2004 – au collège, j’entends parler pour la première fois de la guerre froide, de la division de l’Allemagne en deux, de Berlin séparée par un mur, puis de la chute de ce mur. Le fait qu’une grande ville aussi proche de nous ait pu être divisée presque du jour au lendemain en deux parties par un mur a eu l’effet d’une tempête sur moi. J’étais fasciné, toute la journée je n’ai plus écouté ce qu’on me disait, je ne pensais plus qu’à ça, je n’étais plus capable d’autre chose, j’essayais d’imaginer le mur posé au milieu d’une route que le jour d’avant des femmes et des hommes pouvaient traverser sans réfléchir.

            Tu avais déjà plus de vingt ans quand le mur a été détruit, alors j’ai fantasmé tout le temps que la journée a duré les questions que j’allais te poser : est-ce que tu connaissais des personnes qui avait vu le mur, des femmes ou des hommes qui l’avaient touché, qui avaient participé à sa destruction ? Qu’est-ce que c’était, cette Europe divisée en deux, dis-moi, ce mur de ciment entre deux Europes [sic] ?

            Le bus qui me ramenait à la maison m’a déposé sur la place du village, mais contrairement à d’habitude je ne suis pas rentré le plus lentement possible en traînant dans la rue, je n’ai pas prié pour que ta voiture ne soit pas sur le trottoir, j’ai couru, j’ai couru plus vite que jamais, la tête pleine de toutes mes questions.

            Je t’ai demandé tout ce qui s’était accumulé dans ma tête et tu as répondu vaguement, Oui, oui c’est vrai, il y avait un mur. Ils en parlaient à la télé. C’est tout ce que tu m’as dit. J’ai attendu, mais tu m’as tourné le dos. J’ai insisté, Mais dis-moi, comment c’était, qu’est-ce que c’était, à quoi ressemblait le mur, est-ce que si la personne qu’on aimait habitait de l’autre côté du mur on ne pouvait plus jamais la voir, plus jamais ? Tu n’avais rien à dire. J’ai commencé à voir que mon insistance te faisait mal. J’avais douze ans mais je disais des mots que tu ne comprenais pas. J’ai quand même insisté un peu plus et tu t’es énervé. Tu as crié. Tu m’as dit de ne plus te poser de questions, mais tu n’étais pas énervé comme d’habitude, ce n’était pas un cri normal. Tu avais honte parce que je te confrontais à la culture scolaire, celle qui t’avait exclu, qui n’avait pas voulu de toi. Où est l’histoire ? L’histoire qu’on enseignait à l’école n’était pas ton histoire à toi. On nous apprenait l’histoire du monde et tu étais tenu à l’écart du monde.

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Le Seuil, 2018, pp. 36-38

 

ACTIVITÉ :

  • Quels points communs, réflexions communes, résonances pouvez-vous établir entre ces textes ?

 

 

Mots clés : autobiographie, transclasse, honte, exclusion, violence, politique, père, Pierre Bourdieu, Édouard Louis, Didier Éribon

 

 

 

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