© Lieve Moeremans
à propos des spectacles

Gaz : dossier pédagogique

Publié le 29.01.18 par Philippe Cuomo

Dossier pédagogique réalisé par Philippe Cuomo permettant une mise en appétit et une exploitation en classe du spectacle de Piet Arfeuille.

AVANT LA REPRÉSENTATION

I/ Le titre

Gaz Plaidoyer d’une mère damnée

ACTIVITÉ :

  • Analysez l’ensemble des éléments de ce titre.

II/ Le contexte

GAZ, plaidoyer d’une mère damnée a été écrit sur une commande de GoneWest — Reflections on the Great War (Bruges) pour la commémoration de la toute première utilisation du gaz de combat dans l’histoire de l’humanité, au cours de la Première Guerre mondiale, souvent appelée La Grande Guerre.

Les Allemands décidèrent cette attaque vers le 17 avril 1915 à Tielt, ville de Flandre Occidentale qu’ils occupaient. La première attaque eut lieu le 22 avril à quarante kilomètres de là, près d’Ypres, d’où le nom d’ypérite attribué à ce gaz. Elle était dirigée contre la 87e Division territoriale française et contre « les troupes coloniales » de la 45ème Division algérienne. Les sources officielles estiment à 1 150 le nombre de morts dues directement à l’utilisation du gaz chloré en ce seul jour. Près d’un quart des victimes était originaire d’Afrique du Nord.

GAZ, plaidoyer d’une mère damnée fit aussi l’objet d’une représentation théâtrale du Theater Malpertuis, de Tielt, interprétée par Viviane De Muynck dans une mise en scène de Pier Arfeuille. La première eut lieu le 17 avril 2015 à Tielt, exactement cent ans après la décision historique prise en ce lieu.

ACTIVITÉS :

  • Que pensez-vous du fait de commémorer un tel événement ?
  • Avez-vous déjà participé à une commémoration ?

III/ Un plaidoyer

Moi, je ne crois pas aux symboles Je ne crois pas aux commandements aux religions. Mais pas non plus à la lutte contre tout ça. Un seul pays peut encore être le mien : un no man’s land. Mon petit sanctuaire à moi entre tous les fronts. Eternellement sous le feu, entre les armées qui se combattent des deux côtés. Les faiseurs d’opinion et les idéologues. Les politiciens et les services sociaux. Les sympathisants et les brigades de lynchage. Les recruteurs et les calomniateurs. Tous l’ont systématiquement exclu ou lui ont systématiquement tourné la tête. Et maintenant ils essayent tous avidement de le récupérer.

Ils font de lui un héros ou une bête.

ACTIVITÉ :

  • Comment comprenez-vous cet extrait du texte ?
  • Pourquoi justifie-t-il le fait de devoir écrire un plaidoyer ?

Aide : le projet de Tom Lanoye et Piet Arfeuille
http://www.journal-laterrasse.fr/focus/gaz-plaidoyer-dune-mere-damnee/

III/ La didascalie initiale

LA SCÈNE

Une femme à la tombée du soir, quelque part dans le Westhoek, un coin d’Europe occidentale. Elle est bien habillée, d’âge moyen, elle marche vers nous avec difficulté, comme si elle traversait un champ labouré. Elle ne porte pas de chaussures.

Les traces de ses pas brouillent le dessin des sillons, le paysage est gris comme la pierre et plat comme une table d’autopsie.

La femme trébuche, halète, regarde autour d’elle et se remet péniblement en marche. Au-dessus d’elle un amoncellement de cumulus, dont les bords captent les derniers rayons du soleil. A l’horizon les pentes douces d’une ville sans hauts immeubles. Juste derrière l’horizon, une lueur orange laisse supposer que passe une autoroute – nous entendons son bruissement perpétuel la bande-son de notre pays.

A part cela, on n’entend que le croassement sporadique d’un corbeau et le halètement de plus en plus fort de la femme.

Elle finit par arriver à l’extrémité du champ, juste devant nous. Il y a là une chaise en bois entre deux brûleurs à gaz en forme de champignons. Elle les allume, se réchauffe en se frottant les mains et s ‘assoit face à nous. Elle fume à la chaîne et boit par moments à une petite flasque qu’elle sort de son sac. Parfois ses mains tremblent, elle ne baisse presque jamais le regard.

Elle n’est plus éclairée que par la lueur des brûleurs qui bourdonnent à sa gauche et à sa droite.

 

ACTIVITÉS :

  • Cherchez des tableaux, des photographies que vous pouvez mettre en relation avec ce texte.
  • Quel espace ? quelle scénographie ? pour ce texte. Proposez un croquis.
  • Imaginez l’arrivée du personnage dans l’espace que vous proposez. Décrivez-la.

IV/ Entrer dans le texte

ACTIVITÉ :

  • Lisez les phrases ci-dessous, quelles conclusions en tirez-vous sur les personnages de la mère et de son fils ?
  1. Quand il est mort, ça faisait une petite année que je ne l’avais vu.
  2. On s’est éloignés l’un de l’autre.
  3. Malgré tout, je préférais qu’il aille chercher sa poésie dans la rue plutôt qu’entre les quatre murs de sa chambre.
  4. Est-ce que je l’ai retenu quand il a tout à coup voulu quitter la maison, parce qu’il « avait besoin d’espace » ? Pourtant je savais fort bien qu’il n’avait pas de moyens d’existence. Non.
  5. Pourtant, le jour d’après, il avait disparu pour de bon. J’aurais peut-être dû appeler la police ?
  6. Moi, je restais là sans rien pouvoir faire, transpercée par le regard des caissières. « À votre place, je montrerai ce petit bonhomme à un médecin. Ou à un psychiatre. »

ACTIVITÉS :

  • En relisant les phrases dans leurs contextes, pouvez-vous réviser ce que vous avez établi ?
  • Que pensez-vous du fait d’avoir sorti les phrases de leurs contextes ?

1./2. Quand il est mort, ça faisait une petite année que je ne l’avais vu. Jusqu’à ses treize ou quatorze ans, je le voyais tous les jours. C’est normal. Une mère seule avec un fils.
Puis ça a commencé. Avec les premiers bouillonnements de ses hormones. On s’est éloignés l’un de l’autre. C’est normal aussi. Il n’y a rien à faire contre la nature. D’un jour à l’autre, la salle de bain est devenue zone interdite pour moi, parce que monsieur devait se doucher. Et il s’est mis à prendre des tas de douches. De sa propre initiative.

3. Malgré tout, je préférais qu’il aille chercher sa poésie dans la rue plutôt qu’entre les quatre murs de sa chambre. Quand il s’y barricadait, je le perdais encore plus. Il pouvait rester pendant des heures assis dans l’ombre à fixer son ordinateur. Hypnotisé, avalé par cet écran.

4. Est-ce que je l’ai retenu quand il a tout à coup voulu quitter la maison, parce qu’il « avait besoin d’espace» ? Pourtant je savais fort bien qu’il n’avait pas de moyens d’existence. Non. J’ai fait ce que toute mère aurait fait. J’ai moi-même bouclé ses valises, je les ai mises devant la porte, je lui ai donné la main et je lui ai souhaité beaucoup de succès dans ses vagabondages. Et vous savez quoi ?
Il n’est pas parti.
Il est resté à la maison.

5. Pourtant, le jour d’après, il avait disparu pour de bon. J’aurais peut-être dû appeler la police ? En larmes. « Au secours ! Mon fils majeur a quitté la maison ! »
J’étais déçue, mais je ne me faisais pas trop de souci. Il avait laissé un beau mot d’adieu, écrit à la hâte. J’avais son numéro de téléphone et il avait le mien. S’il avait eu besoin de moi, j’aurais été là, tout de suite, n’importe où. Il le savait.

6. Moi, je restais là sans rien pouvoir faire, transpercée par le regard des caissières. « À votre place, je montrerai ce petit bonhomme à un médecin. Ou à un psychiatre. »
Je ne l’ai pas fait. J’étais trop fière. Et cela n’a pas été nécessaire. J’ai tenu le coup jusqu’à ce qu’elles disparaissent d’elles-mêmes, ses crises. Ou plutôt, nous les avons subies jusqu’au bout ensemble, lui et moi.

ACTIVITÉ :

  • A partir des activités sur le texte ci-dessus, comment comprenez-vous ce septième extrait et le projet du livre ?

7. Dites-moi, sincèrement, qu’est-ce que vous pensez en ce moment-ci ?
Vos explications, votre jugement ils ne sont pas prêts et arrêtés longtemps ? Vos propres moisissures verbales ? « Mon Dieu, aucune chance de bien tourner dans ce milieu. » « Une mère surmenée, qui a sans doute un problème d’alcool. Un enfant unique avec un syndrome d’hyperactivité, des crises de colère et des nerfs sensibles, peut-être même un homosexuel refoulé. »
Je ne fais que résumer votre pensée.
Et si le profil que vous dressez était le bon ? Le mien et le sien ? Et aussi la soi-disant « fin inéluctable », ses forfaits — que je ne veux nullement minimiser ?
Alors préparez-vous au pire. Félicitations ! Notre pays peut encore s’attendre à bien des attentats terroristes dans ce cas. Nous sommes loin d’être les seuls à avoir ce genre de profil. Pour autant qu’il soit exact.

V/ Lecture

ACTIVITÉ :

  • Lisez à 7 voix les 7 extraits proposés :
    • en se répartissant dans l’espace ;
    • en une sorte de chœur ;
    • en se relayant à un micro ;
    • avec différentes intentions (tristesse, colère, désespoir, joie etc.) ;

NB : la lecture se fait toujours en adresse-public.

VI/ Compléments

  • Reportage, en Flamand sous-titré, sur la genèse du texte et du spectacle :
  • Trailer du spectacle en flamand :

APRÈS LA REPRÉSENTATION

I/ Quelques points de vue

  1. « Viviane De Muynck est phénoménale. » – Knack Focus
  2. « Viviane De Muynck permet au spectateur de regarder profondément dans son âme. Elle ne regarde pas avec ses yeux, mais avec tout son intérieur, avec tout son cœur, avec toute son histoire. » – De Standaard
  3. « Ce récit prend une force de tragédie grecque » – La Libre Belgique
  4. « Un petit bijou, qui colle à l’air du temps et en même temps raconte l’histoire universelle déchirante d’une mère désespérée. » – Theaterkrant

source : https://www.theatredenamur.be/gaz-plaidoyer-dune-mere-damnee/

ACTIVITÉS :

  • Expliquez en quoi chaque point de vue est bien en relation avec le spectacle.
  • Donnez ensuite le vôtre, sous la même forme, en exprimant l’essentiel en deux ou trois phrases.

II/ Un lieu singulier

ACTIVITÉS :

  • Proposez une analyse de la scénographie :
    • caractérisez-la en un mot ou en une expression ;
    • décrivez-la ;
    • à quoi fait-elle penser ?
    • comment le personnage s’insère-t-il dans cet espace ?
    • quels liens peut-on faire avec la didascalie initiale ?

© Christophe Engels

© Christophe Engels

© Christophe Engels

© Christophe Engels

Aide : d’autres photographies du spectacle et de la construction de la scénographie :
https://hiveminer.com/Tags/de,muynck

III/ La « mère damnée »

© Lieve Moeremans

© Lieve Moeremans

ACTIVITÉS :

  • Faites le portrait de cette femme.
  • Comment avez-vous reçu son plaidoyer ?
  • Décrivez un moment particulièrement émouvant du spectacle.
  • Et si vous lui écriviez, que lui diriez-vous ?

POUR ALLER PLUS LOIN

I. La radicalisation

Deux cas concrets de mères de djihadistes

Le Cas Nathalie Haddadi
http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/09/28/la-mere-d-un-djihadiste-condamnee-a-deux-ans-de-prison-pour-financement-du-terrorisme_5192981_1653578.html
https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/mere-de-djihadiste

Le cas Christine Rivière
http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2017/10/06/christine-riviere-mere-convertie-au-djihadisme-par-amour-pour-son-fils-condamnee-a-dix-ans-de-prison_5197341_1653578.html

Au cinéma

5 films sur la radicalisation
http://www.lapresse.ca/cinema/201604/11/01-4969983-cinq-films-sur-la-radicalisation.php

Voir Ne m’abandonne pas de Xavier Durringer
https://www.youtube.com/watch?v=KLWO3mep-yg

En Littérature

Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? de Rachid Benzine

  1. Le projet de Rachid Benzine et lecture du texte (version théâtrale) au festival d’Avignon :


https://www.franceculture.fr/emissions/avignon-2017-fictions/lettres-nour-dapres-nour-pourquoi-je-nai-rien-vu-venir-de-rachid

Lettres à Nour, d’après Nour, pourquoi n’ai je rien vu venir ? de Rachid Benzine

Avec : Charles Berling et Lou de Laâge
Musique : Yamen Martini
Réalisation : Cédric Aussir
En coproduction avec le Théâtre de Liège

  1. Extraits de la préface écrite par Rachid Benzine pour son roman

(…)

Depuis des mois, je suis pris d’assaut par une question : « Pourquoi des jeunes hommes et des jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre, et pour certains de tuer au nom d’un dieu qui est aussi le mien ? »

(…)

Cette question violente a pris une dimension nouvelle le soir du 13 novembre 2015.

(…)

J’ai réalisé la fragilité de nos certitudes, la fragilité de notre monde, les limites de notre raison. Et, surtout, j’ai ressenti l’absence de rencontre, d’échange, entre ces deux mondes qui se font face dorénavant et que j’aurai bien du mal à nommer : « Civilisation contre barbarie ? « Raison contre religion ? » « Modernité contre archaïsme ? »

(…)

C’est ainsi qu’a pris forme peu à peu ce dialogue entre deux êtres qui ne peuvent renoncer l’un à l’autre, un père et sa fille, parce que l’amour qui les unit reste plus fort que tout. Et pourtant, tout les sépare. L’esprit critique du père est retourné contre lui : les principes auxquels il croyait sont devenus des armes aux mains de sa fille. L’impuissance de deux êtres si proches, si complices, à établir un dialogue, à trouver une entente, un point d’accord, est la brûlure qui traverse ce texte.

(…)

  1. Début du texte

Falloujah, le 13 février 2014

Mon cher papa,

Je sais que cette lettre va te faire du mal. Pourtant, je veux te dire combien je t’aime. Papa, je t’ai demandé l’autorisation de passer quelques jours chez tante Safia. Je n’y suis pas allée. Pardonne-moi : je t’ai menti. Avant-hier soir, je suis arrivée en Irak pour rejoindre mon mari. Nous nous sommes connus sur Internet. Il est formidable. Je suis sûre que tu l’aimeras. C’est un responsable régional de l’État islamique, tu sais, cette armée de volontaires qui s’est constituée pour défendre l’islam et les pauvres. Il s’appelle Akram. Il est très instruit en religion et très courageux. Il dirige la police, ici à Falloujah. Ça me fait rougir de te dire cela, mais il est aussi très beau. Et très fort.
Papa, mon cher papa, je suis si heureuse de te l’annoncer : nous nous sommes mariés dès mon arrivée en Irak. Ta petite fille est maintenant une femme ! Heureuse, épanouie — comme tu l’as toujours souhaité. Depuis la mort de maman il y a quinze ans, tu as consacré tout ton temps à m’éduquer, à m’enseigner la philosophie comme si j’étais l’une de tes étudiantes. Grâce à toi, je me suis imprégnée de toutes ces valeurs auxquelles tu crois : la liberté, la démocratie, l’égalité entre tous les humains, la culture, l’émancipation des femmes, la justice et la bienveillance envers les pauvres. Et tu m’as enseigné aussi l’islam. Tu m’as dit : « La religion n’enferme pas : elle libère la vie, l’amour, la tendresse. »
Tu m’as dit : « Sois libre ! » Tu m’as dit : « Sois plus grande que moi, ton père. » Tu m’as dit « N’aie pas peur de prendre les chemins de la subversion, car le message d’Allah, Gloire à Lui, est un message d’insoumission. » Eh bien, j’ai choisi ma voie comme tu as toujours désiré que je le fasse. Ce n’est sans doute pas la voie que tu aurais voulue pour moi, c’est vrai… Mais le futur auquel nous aspirions, les rêves que nous faisions n’étaient au fond que des figures de l’égoïsme. Cet égoïsme qui faisait passer nos désirs avant les souffrances des autres.
J’ai suivi ton message et ton amour pour moi. J’ai compris avec mon propre cœur et ma propre raison. Je suis libre et heureuse, comme tu m’as toujours voulue. J’ai rejoint un homme que j’aime et qui partage nos valeurs. Ici, nous allons recréer la cité radieuse, un monde humain enfin à l’image d’Allah, gloire à Lui, et du Prophète, paix et salut sur lui. Nous allons chasser les mécréants. Chasser tous ceux qui salissent notre religion ; chasser les croisés. Chasser leurs esclaves serviles. Nous allons libérer l’Irak. Porter notre message à la Syrie. Chasser le dictateur qui martyrise son peuple et méprise I ‘islam. Et un jour proche, nous libérerons aussi nos frères et sœurs palestiniens. Tu me l’as toujours dit : « Nous sommes responsables de ce qui se passe dans le monde. Tant qu’il y a en nous un souffle de vie, nous devons lutter pour la libération des peuples. » J’ai accompli ton vœu, papa !
Ne me demande pas comment je t’ai fait parvenir cette lettre manuscrite. Quand tu voudras y répondre, il te suffira de poster ta lettre sur ce site, oummadjihad.com, en indiquant simplement mon nom.
Je t’aime, mon papa chéri.

Ta fille, Nour.

Dans la programmation

J’appelle mes frères de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Noémie Rosenblatt

Comment une tribune devient un texte de théâtre sur la stigmatisation et le danger dans ces moments troublés liés au terrorisme.

« J’appelle mes frères »

J’appelle mes frères et je dis : « Il vient de se passer un truc complètement fou. Vous avez entendu ? Douze morts, onze blessés, dans la rédaction d’un journal à Paris. »

J’appelle mes frères et je dis : « La police traque deux suspects. Ils sont frères. Mais ils ne sont pas nos frères. Même si certains vont essayer de les associer à nous. Leurs noms, leur origine, la couleur de leurs cheveux. Suffisamment ressemblant (ou pas ressemblant du tout). »

J’appelle mes frères et je dis : « Faites attention. Ne vous faites pas remarquer pendant à la maison. Ne portez pas de sac suspect. Montez le son dans votre casque pour ne pas être blessé par les commentaires des gens. Fermez les yeux pour éviter de croiser les regards. Chuchotez dans le métro, riez silencieusement au cinéma. Mêlez-vous à la foule, devenez invisibles, évaporez-vous. N’attirez l’attention de personne, je dis d’absolument personne. »

J’appelle mes frères et je dis : « Oubliez ce que je viens de dire. Fuck le silence ! Fuck l’anonymat ! Sortez en ville en ne portant que des guirlandes de Noël. Mettez des anoraks fluorescents, des jupes en raphia orange. Soufflez dans des sifflets. Hurlez dans des mégaphones. Occupez les quartiers, envahissez les centres commerciaux. Soyez le plus visibles possible pour qu’ils comprennent qu’il existe des forces d’opposition. Tatouez-vous « Politiquement correct for life » en lettres gothiques noires sur le ventre. Défendez le droit de tous les idiots à êtres idiots jusqu’à en perdre la voix. Jusqu’à en mourir. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que nous ne sommes pas ceux qu’ils croient que nous sommes ».

J’appelle mes frères et je dis : « Au fait. Qui c’est « eux » ? Il n’y a pas d’ »eux ». Il y a, en revanche, des extrémistes des deux côtés, qui veulent nous convaincre qu’ »eux » existent. Un « eux » unifié, dangereux et menaçant. Ne faites confiance à personne qui parle d’ »eux ». Tous ceux qui parlent d’ »eux » sont des idiots (pause). Surtout ceux qui prétendent qu’une guerre est en cours. Il n’y a pas de guerre, vous entendez ? Il n’y a pas de guerre ».

J’appelle mes frères et je dis : « OK. Il y a une guerre. Il y a plusieurs guerres. Mais pas une guerre comme ils l’entendent. La guerre est dans nos cerveaux. La guerre porte sur nos peurs. Et quand la peur s’installe en nous, les avions se transforment en missiles et les sacs en bombes. Les téléphones portables deviennent des détonateurs de bombes, la nourriture pour bébé de la pâte explosive. Tous les liquides sont potentiellement explosifs. Tous les hommes à la barbe noire portent potentiellement des bombes. Et quand la peur s’installe en nous, nous commençons à craindre l’avenir et à regretter le passé. Nous commençons à souhaiter que le temps revienne en arrière, c’était tellement mieux avant, quand les hommes étaient des hommes, les femmes étaient des femmes, et personne n’était homosexuel. Quand nous avions des fax, au lieu d’Internet, et la guillotine, au lieu d’un système judiciaire. Avec des mines nostalgiques, nous nous rappelons les bals populaires et l’esclavage, les petits villages et les châtiments corporels. C’était tellement plus simple avant. Quand les frontières étaient claires et que les ennemis avaient un visage (et seulement un visage). Mais tout le monde n’a pas peur. Nous refusons de nous laisser intimider, nous marchons la tête haute, vers un futur où les frontières se dissolvent, avec la certitude que nous ne pouvons pas remonter dans le temps. Nous n’avons pas peur. Nous n’avons pas peur ».

J’appelle mes frères et je chuchote. OK. Je l’admets. J’ai peur. Je suis terrifié. J’ai peur des balles et des explosions, des islamistes dans nos rues et des néofascistes dans notre Parlement. Je suis terrifié par tous ceux qui n’ont pas d’humour. Mais surtout, j’ai peur parce que l’Histoire semble toujours se répéter, parce que nous ne semblons jamais appendre, parce que tous les signes indiquent que notre lâcheté et notre crainte de la soi-disant différence sont enracinées tellement profond que nous n’arriverons jamais à les dépasser.

J’appelle mes frères et je dis : « Il vient de se passer un truc complètement fou. Je suis monté dans le métro et j’ai vu un individu extrêmement suspicieux. Il avait des cheveux noirs et un énorme sac à dos ».

J’appelle mes frères et je dis : « Il m’a fallu une fraction de seconde pour comprendre que ce que j’avais vu, c’était mon propre reflet dans la vitre ».

II. Le rapport mère-fils en littérature

Le thème de la Mater Dolorosa

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mater_dolorosa

Trois exemples de mères en littérature

Texte A : Racine, Britannicus, Acte I, scène 1, 1669.

Agrippine, la mère de l’empereur Néron, souhaite limiter les pouvoirs de son fils en favorisant Britannicus, prétendant légitime au trône. Elle s’en explique auprès de sa confidente Albine qui s’étonne.

ALBINE
Quel dessein !

AGRIPPINE

Je m’assure un port dans la tempête.

Néron m’échappera si ce frein ne l’arrête.

ALBINE

Mais prendre contre un fils tant de soins superflus ?

AGRIPPINE

Je le craindrais bientôt s’il ne me craignait plus.

ALBINE

Une juste frayeur vous alarme peut-être.

Mais si Néron pour vous n’est plus ce qu’il doit être,
Du moins son changement ne vient pas jusqu’à nous,
Et ce sont des secrets entre César et vous.

Quelques titres nouveaux que Rome lui défère,
Néron n’en reçoit point qu’il ne donne à sa mère.

Sa prodigue amitié ne se réserve rien ;
Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien ;
A peine parle-t-on de la triste Octavie.

Auguste, votre aïeul honora moins Livi :
Néron devant sa mère a permis le premier

Qu’on portât des faisceaux couronnés de laurier ;
Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ? 



AGRIPPINE

Un peu moins de respect et plus de confiance.

Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit.

Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit.

Non, non, le temps n’est plus que Néron, jeune encore,
Me renvoyait les vœux d’une cour qui l’adore ;
Lorsqu’il se reposait sur moi, de tout, l’Etat,
Que mon ordre au palais assemblait le sénat,
Et que derrière un voile, invisible et présente,
J’étais de ce grand corps l’âme toute-puissante.
Des volontés de Rome alors mal assuré,
Néron de sa grandeur n’était point enivré.
Ce jour, ce triste jour, frappe encor ma mémoire,
Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,
Quand les ambassadeurs de tant de rois divers
Vinrent le reconnaître au nom de l’univers.
Sur son trône avec lui j’allais prendre ma place :
J’ignore quel conseil prépara ma disgrâce ;
Quoi qu’il en soit, Néron, d’aussi loin qu’il me vit,
Laissa sur son visage éclater son dépit.
Mon cœur même en conçut un malheureux augure.
L’ingrat, d’un faux respect colorant son injure,
Se leva par avance ; et courant m’embrasser,
Il m’écarta du trône où je m’allais placer.
Depuis ce coup fatal le pouvoir d’Agrippine
Vers sa chute à grands pas chaque jour s’achemine.
L’ombre seule m’en reste ; et l’on n’implore plus
Que le nom de Sénèque et l’appui de Burrhus.

Texte B : Victor Hugo, « A la mère de l’enfant mort », Les Contemplations, 1856.

A la mère de l’enfant mort

Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
Qu’il est d’autres anges là-haut,
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change,
Qu’il est doux d’y rentrer bientôt ;

Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
Une tente aux riches couleurs,
Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
Et d’étoiles qui sont des fleurs ;

Que c’est un lieu joyeux plus qu’on ne saurait dire,
Où toujours, se laissant charmer,
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
Et le bon Dieu pour nous aimer ;

Qu’il est doux d’être un cœur qui brûle comme un cierge,
Et de vivre, en toute saison,
Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
Dans une si belle maison !

Et puis vous n’aurez pas assez dit, pauvre mère,
A ce fils si frêle et si doux,
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
Mais aussi qu’il était à vous ;

Que, tant qu’on est petit, la mère sur nous veille,
Mais que plus tard on la défend ;
Et qu’elle aura besoin, quand elle sera vieille,
D’un homme qui soit son enfant ;

Vous n’aurez point assez dit à cette jeune âme
Que Dieu veut qu’on reste ici-bas,
La femme guidant l’homme et l’homme aidant la femme,
Pour les douleurs et les combats ;

Si bien qu’un jour, ô deuil ! irréparable perte !
Le doux être s’en est allé !… –
Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
Que votre oiseau s’est envolé !

Texte C : Maupassant, Une vie, 1883.

Jeanne, une jeune fille romanesque, est déçue par son mariage car son mari se montre volage et brutal. Mais la naissance de son premier enfant lui redonne espoir.

La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils enlevèrent quelque chose ; et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait entendu déjà la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout son pauvre corps épuisé ; et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les bras.
Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau, qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son cœur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère !
Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas d’ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu’elle vit remuer cette larve, qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu’elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.
Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait.
Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l’ongle cette poitrine qu’il buvait avidement.
Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines, d’une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n’écoutant rien de ce qui se disait autour d’elle, elle s’extasiait sur des bouts de linge qu’elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir ; puis soudain elle demandait :  » Croyez-vous qu’il sera beau avec ça ? « 
Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d’homme qui lui volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et colère :  » Est-elle assommante avec son mioche ! « 
Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu’elle passait les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle s’épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu’elle ne prenait plus aucun repos, qu’elle s’affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la séparer de son fils.
Elle se fâcha, pleura, implora ; mais on resta sourd à ses prières. Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice ; et chaque nuit la mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour écouter s’il dormait paisiblement.

III. La perte d’un enfant

Thème très puissant de la littérature, en voici quelques exemples :

Le projet hugolien

Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu comme on lirait le livre d’un mort.

Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond d’une âme.

Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.

Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme. 

Une destinée est écrite là jour à jour.

Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !

Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ; commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?

On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le vrai, l’unique : la mort ; la perte des êtres chers.

Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes : AutrefoisAujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau.

Guernesey, mars 1856.

Victor Hugo, préface des Contemplations

Fracta juventus ou Le burg à l’ange

Victor Hugo (1802-1885), plume, encre brune et lavis sur crayon de graphite, fusain, aquarelle, gouache réserves obtenues par utilisation de papiers découpés (147 x 230 mm). Paris, Maison de Victor Hugo.

III-
4 Septembre 1843
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Sophie Daull, Camille, mon envolée

« murmurer ton nom »

Extrait 1

Haute-Marne —jeudi 9 janvier 2014

Tu es enterrée depuis une semaine exactement.
Sans ton cœur ni ton cerveau. Ils sont à l’étude au service des autopsies de La Pitié-Salpêtrière.
Ici mon chaton c’est la Maison Laurentine.
Tu n’y es venue qu’une fois, c’était à la Toussaint de tes 14 ans je crois.
Tu as mangé une tarte Tatin et goûté un thé compliqué en écoutant causer les adultes de la mauvaise marche du monde. Tu t’y es emmerdée grave, comme toujours depuis quelques années quand tu étais toute seule en vacances avec les parents.
Mais j’ai choisi cette maison pour essayer de mettre au propre et de donner une suite aux quelques lignes que ton papa et moi avons griffonnées sur un cahier bleu, cinq jours après ta mort. J’ai commencé à y écrire le 28 décembre, à Criel-sur-Mer, dans la baignoire de cette chambre d’hôtel offerte par Carole. Le cahier était sur mes genoux repliés, la vapeur rendait le papier poreux et le stylo marchait mal. Je pensais surtout à toi qui lisais dans le bain des heures entières, même après que l’eau s’était refroidie. Le cahier est de marque Oxford, avec couverture plastifiée mais sans spirale comme tu les aimais ; nous l’avions acheté quelques heures auparavant dans l’épicerie-tabac-boulangerie d’un village picard en route pour la mer, un village qui s’appelait, et qui s’appelle toujours, Crèvecœur.
Depuis mon cœur crevé je vais faire ça, raconter ta mort, ta maladie, ton agonie. Du jeudi 19 au lundi 23 décembre ; quatre jours, trois p’tits tours et puis s’en vont. Je vais relater dans le détail ta lutte, ton combat, blitzkrieg, parce que, putain, qu’est-ce que tu as été forte dans cette traversée de la fièvre et de la douleur. Médaillée, croix de guerre.
C’est un rapport parfaitement absurde parce que je l’adresse à une morte ; je te dis tu, je te dis mon chaton, alors que tu ne m’entends plus. Parfaitement absurde aussi parce que bien sûr je n’oublierai jamais ; mais je te le dois. Tu as si peu vécu que les quatre derniers jours de ta vie méritent bien un peu de précision historique. Et puis je m’ennuie sans toi, sans t’écrire. On s’écrivait tout le temps — nos lettres, nos textos. Je promets je vais forcer mes mots pour qu’ils échappent au sirop de deuil un peu gluant, poème pompeux, élégie larmoyante ; je vais inaugurer ton outre-vie avec une plume trempée dans ton regard quand il s’ouvrait grand : franc, droit, lumineux.
Je commence.

Extrait 2

Montpellier — 30 janvier

Mon petit chat, je suis toujours à Montpellier.
Je vais continuer, je te promets, à te raconter tout ça, les devis aux Pompes funèbres, tout ça ; tu verras, il y a même un moment comique ça te fera plaisir.
Tu as le temps.
Moi aussi.
J’ai tout le reste de ma vie.
Moi le first day of the rest of my life, c’est le jour où t’es morte.

Mais avant de te raconter la suite (cependant il ne faut pas que je traîne parce que les images, les paroles vont s’en aller, se diluer, se modifier), je voudrais te dire deux, trois minuscules choses qui te mettent au présent, qui mettent ta mort au présent, puisque se souvenir durera toujours, qu’il faut que tu dures toujours.
Ce matin, j’ai entendu ce type dans une émission de radio podcastée, à cause d’une amie qui m’a envoyé le lien — c’est fou comme ma boîte mail se remplit. Jamais eu autant de courrier avant ta mort. Il disait face au psy de service que, pppfff, rien à battre du travail de deuil, lui il appelle ça le devoir de fidélité. Ça m’a bien plu cette formule. Je te suis fidèle.
Ici à Montpellier — que tu connais, que tu adores, encore l’été dernier, tes vacances chez Lola —, quand je quitte l’hôtel pour aller en ville, je dois passer par une zone ultracommerçante. C’est la pleine période des soldes, la ville est bourrée de jeunes, étudiants, lycéens, routards, et les filles en bande chargées de paquets te ressemblent toutes : jeans, portables, embonpoint chips-Nutella, voix perchées… En revanche, leur porte-monnaie est plus gonflé que le tien. Ça c’est un premier supplice. Ces grappes de filles qui te ressemblent toutes.
L’autre supplice, c’est que sur ce trajet, que j’emprunte quasiment chaque jour, il y a de joyeux bénévoles d’Amnesty International, en bande eux aussi, usant de stratégies cocasses pour alpaguer le chaland, arborant fièrement malgré les déconvenues leur beau tee-shirt jaune. Amnesty International… Comme tu étais fière de déambuler dans leurs bureaux, à Colonel-Fabien, comme dans un autre chez-toi. Comme tu étais fière des rapports dithyrambiques qu’ils avaient rédigés sur toi après tes deux stages. Tu étais à fond sur la cause, mais rien ne t’aurait convaincue, à part la promesse d’un poste comme responsable de com à l’antenne londonienne, de faire ce job de minable : bénévole   qui essaie de soutirer au bourgeois trois euros et une signature. Bref, l’autre jour, je me suis laissé aborder par une fille en tee-shirt jaune. Je lui ai dit : « Vous pouvez me parler, mais je vais vous envoyer un scud dans la gueule. » Elle a répondu très fermée, très méchante : « J’ai pas de temps à perdre avec les gens désagréables », je lui ai dit qu’elle se méprenait, qu’elle me permette de finir, que je voulais juste lui dire un truc. Et je lui dis : « Ma fille de 16 ans est morte il y a un mois blabla elle était militante blabla vous me faites            à penser à elle, etc. » La nana n’a pas su recevoir chose, on s’est embrouillées, c’était nul, t’aurais détesté… comme tu détestais quand je faisais des blagues à la con aux commerçants ou aux garçons de café.
(…)
Je suis allée à la gare changer mon billet pour le retour. Ça me paraissait insurmontable de prendre un train à 9 h 30. C’est beaucoup trop tôt. Ta maman est toute ralentie depuis que tu es morte, faire un bagage et un peu de ménage dans cet appart-hôtel de merde va me prendre un temps fou. Je voulais donc prendre le train d’après. Et le guichetier qui traitait ma demande a soudain levé les yeux sur moi avec un magnifique sourire : « Guerlain ? L’Heure Bleue ? Surtout n’en changez jamais, ça vous va vraiment bien. » Il avait reconnu mon parfum comme ça, à bout de nez. Tu m’en réclamais un pschitt sur une de tes fringues favorites quand tu partais en colo ou en vacances chez des copines.

Extrait 3

À la maison — mercredi 19 mars

J’ai envie de te donner des nouvelles de ton chat parce qu’elle est là, notre Bulle, sur mes genoux comme toujours quand je t’écris. On trouve qu’elle ronronne plus que de coutume, qu’elle câline plus que de coutume, qu’elle stationne devant ta porte plus que de coutume. On dit pourtant que les chats sont des animaux à la mémoire courte ; mais on aime à croire que tu lui manques, qu’elle voudrait pleurer si les bêtes avaient des larmes, que son poil se souvient de tes caresses et de tes brutaleries. J’entends plus beaucoup ta voix, mon chaton, mais quand tu lui gueulais dessus — « Fait chier ce chat ! » — ou quand tu la prenais contre toi — « mon Kiki d’amour » c’est gravé dans ma mémoire auditive, inflexion, timbre, hauteur, couleur ; comme cette autre marque au fer rouge dans ma tête, un acouphène de désespoir strident : « Maman ? Câââlin. » et tu fonçais contre mon ventre, que je le veuille ou non, fracturant le mur de nos engueulades innombrables, capturant tout mon être dans le caprice, dans le pardon, dans l’amour, dans le don absolu.
Je n’entends plus ta voix, mais je dis ton nom sans réserve. Parmi les élèves que j’ai découverts hier pour le dernier trimestre au lycée Blaringhem de Béthune, il y a deux Camille. J’ai cru que je n’y arriverais jamais. J’ai cru que ma bouche allait se tordre, se crisper, grimacer, saigner ; j’ai cru que j’allais les débaptiser, trouver un subterfuge, les affubler d’un pseudo débile pour ne pas dire leur nom, ton nom. Et puis, étrangement, c’est l’inverse. Je les appelle, je les nomme presque avec plaisir, je mets ces deux syllabes dans un petit écrin, dans un drôle de sourire que personne ne voit, comme un nom de code pour ma prière vers toi, comme un salut à ta demeurance ici. Tu sais, mon enfant, je demande ça aux gens, qu’ils t’aient connue ou non : murmurer ton nom. Dans l’endormissement, dans la foule, dans le clair de lune, face à la mer, face à la tempête, dans une fin de fête, aux chiottes, sur une colline, dans le métro, faire ça : murmurer ton nom. Camille. (…)

Sophie Daull, Camille, mon envolée, Editions Philippe Rey, 2015 / (2016 pour l’édition de poche)

L’interview de l’auteure

Philippe Forest, L’enfant éternel

Extrait 1

Des livres sur la mort, il en paraît par dizaines tous les mois. Rien n’est plus commun. Le deuil oblige à dire. Auteur ou lecteur, on cherche des mots car ils sont pour le disparu la seule obole pensable. Les critiques vous le diront tous : on reconnaît un écrivain distingué à ce que, affrontant un sujet aussi grave, il évite par-dessus tout l’écueil du pathos. Sourdine mise, pleurs retenus… Les grandes douleurs sont muettes… Ainsi, l’intensité de l’émotion se mesurera-t-elle à l’épaisseur du bâillon posé sur la bouche… Le récit se réduit à quelques images d’adieu tendues de blanc. Tout passe dans le pur lointain d’une fable. Les corps sont déjà vapeur, ils n’existent plus que par leur élégante aura de souvenir… Ont-ils souffert ? Ont-ils vécu ? Le texte les fait de toute éternité fantômes. Tout cela a eu lieu il y a si longtemps… C’était avant que ne descende l’écran d’oubli… Il faut souhaiter aux morts le repos, ne plus les agacer de pleurs. Chaque page écrite est un nouvel et immaculé linceul…

Ou alors : le cadrage net du cadavre, le gros plan d’effroi. La viande crue du vivant est saignée à l’étal. Avec application, le narrateur vide la poche de fiel d’une mère stomisée, il toilette le corps inerte d’un père ahuri de drogues. Le roman est une leçon d’anatomie. Mais l’émotion s’absente encore dans l’horreur racontée. Le doigt suit dans la chair aimée le relief nouveau tracé au scalpel. Il désigne la plaie. Le texte dit les couleurs— rouge, rose, blanc — du thorax écorché. Il fait de la déchéance calculée du malade un conte de terreur, expulsant le vivant de son secret d’agonie. Mais celui qui raconte met un   point d’honneur à ne pas laisser trembler sa voix, à laisser courir sa main sur le papier avec la froideur chirurgicale de celui qui, dans le blanc du bloc, opère, ampute et suture.

Le mot d’ordre est : Pas de pathos ! Mais qu’advient-il alors de la vérité et de son insupportable nœud vécu d’angoisse et de chagrin ? Trop vulgaire, n’est-ce pas ?

Je crains de décevoir. Question de dette contractée à l’égard de celle qui, hors de la page, a réelle ment connu la souffrance dont d’autres font les livres. L’écueil du pathos ? Je vais où le vent de la vie me pousse. Je mets le cap sur les récifs.

Extrait 2

 J’ai fait de ma fille un être de papier. J’ai tous les soirs transformé mon bureau en un théâtre d’encre où se jouaient encore ses aventures inventées. Le point final est posé. J’ai rangé le livre avec les autres. Les mots ne sont d’aucun secours. Je fais ce rêve. Au matin, elle m’appelle de sa voie gaie du réveil. Je monte jusqu’à sa chambre. Elle est faible et souriante. Nous disons quelques mots ordinaires. Elle ne peut plus descendre seule l’escalier. Je la prends dans mes bras. Je soulève son corps infiniment léger. Sa main gauche s’accroche à mon épaule, elle glisse autour de moi son bras droit et dans le creux de mon cou je sens la présence tendre de sa tête nue. Me tenant à la rampe, la portant, je l’emmène avec moi. Et une fois encore, vers la vie, nous descendons les marches raides de l’escalier de bois rouge.

Sainte-Cécile, 25 avril-25 juin 1996

Philipe Forest, L’Enfant éternel, Editions Gallimard, 1997.

IV. Et pour se documenter sur la question du djihadisme

Emissions radiophoniques : https://www.franceculture.fr/theme/djihadisme

 

 

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