Focus

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Publié le 20 janvier 2024 dans À PROPOS , #2

Regard de Cédric Gourmelon, metteur en scène et directeur de la Comédie de Béthune, sur cinq de ses créations.

corde. raide

debbie tucker green

Les impressions aux lectures des pièces de debbie tucker green sont fortes, on est saisi par cette écriture radicale, au style unique. corde. raide est un texte particulier où le sujet de la pièce reste longtemps un mystère, on y est suspendu aux mots, aux silences, aux non-dits, à la ponctuation, embarqué par le suspense. Mettre en scène ce texte, c’est être au service d’une écriture, qui ressemble à une partition musicale. L’écriture de cette autrice est tellement précise qu’elle laisse peu de place au flottement. En tant que metteur en scène, je me suis senti comme un chef d’orchestre, très appliqué, afin de respecter à la virgule près, au souffle près, cette écriture radicale et engagée.

D’ordinaire, nous allons très vite au plateau avec les comédien·nes. Cette fois, le travail à la table a pris énormément de temps, de place. C’était une étape indispensable pour permettre aux acteur·ices de s’approprier la langue de debbie tucker green.

Words… Words… Words…

Léo Ferré / Baptiste Amann

Léo Ferré est un immense poète, à l’écriture organique. La première fois que j’ai entendu la voix de Léo Ferré, sa chanson Avec le temps, je n’ai pas tout compris, j’avais 15 ans, mais j’ai été touché, profondément. J’étais fasciné par sa voix.

Dans ce spectacle, je suis seul au plateau, je redeviens acteur.

Quand je dis les textes de Ferré, je crée dans ma tête des images pour chaque mot. J’ai la sensation de découvrir chaque fois de nouvelles significations ; de nouvelles images apparaissent, alors que je joue ce spectacle depuis 2005. Tout l’enjeu se situe à la fois dans le fait de restituer les textes de Ferré sans plagier les intonations du chanteur mais sans non plus mettre trop de distance et dans la perpétuation de sa langue pour la faire exister dans le présent. Être à l’endroit du ressenti, d’accepter de ne pas tout comprendre, d’être pris dans le sillage d’une langue et se laisser – ou non – toucher par ses émotions.

Liberté à Brême

R. W. Fassbinder

Fassbinder était un homme de cinéma. Avec Liberté à Brême, j’ai aussi découvert l’auteur de théâtre qu’il était. Dans cette pièce, Fassbinder développe et change de style au fur et à mesure qu’évolue le texte. En tant que metteur en scène, je ne pouvais pas faire du théâtre comme on le ferait « normalement ». Ce texte oblige à la prise de risque car il invite à remettre en question les codes théâtraux. Il fallait réinventer la forme pour se mettre au service du texte.

L’écriture de Fassbinder permet de travailler avec de grands interprètes. Ce qui m’a été permis de faire avec Valérie Dréville, interprétant Geesche, l’héroïne meurtrière de la pièce.

Fassbinder, contrairement à Genet, est un auteur qui écrit pour les actrices. À mon sens, il met son écriture au service des femmes, celles que l’on méprise, les laissées pour compte, les non désirées, les prostituées, celles à la marge…

Haute surveillance

Jean Genet

Jean Genet est l’auteur qui a le plus fondé mon désir de théâtre. Quand je fréquente son écriture j’ai l’impression d’être au cœur de mon travail. La langue de Genet engage et oblige les corps. Elle est puissante parce qu’elle permet beaucoup. Elle donne aux comédiens la possibilité d’une multitude de jeux. Elle permet les cris, les chuchotements, l’obscène, le murmure, …

Chaque mot que Genet écrit a un poids, une place précise dans le texte qui ne pourrait être autre.

Haute surveillance est la première pièce qu’a écrit Jean Genet. Il la retravaillera d’ailleurs jusqu’à la fin de sa vie.

On y retrouve toute la mythologie qui traverse son œuvre et entoure son existence : sa fascination pour les criminels, la masculinité, l’accomplissement de soi, la fatalité, le désir… C’est une pièce qui m’a intimement touché. Ma rencontre avec cet auteur a été déterminante dans mon parcours artistique. Elle m’a aiguillé dans la manière de diriger les acteurs : faire en sorte qu’ils donnent à entendre le mieux possible les textes, qu’ils soient les passeurs d’une langue.

Edouard II

Christopher Marlowe

Christopher Marlowe, un des grands auteurs dramatiques de la renaissance élisabéthaine, aborde l’histoire d’Édouard II comme un conte cruel, baroque, où se mêlent comique et tragique. Edouard II est l’histoire d’un roi qui n’était pas fait pour régner, mais pour aimer, passionnément.

Ce qui est choquant dans cette œuvre, ce n’est pas tant l’homosexualité du Roi, mais le fait qu’il s’éprenne de Gaveston, un roturier. Aimer quelqu’un qui n’appartient pas au même rang que soi est impensable pour l’époque. Ce texte pose également la question de l’impossibilité de la sincérité des sentiments en politique.

C’est une pièce subversive, comme son auteur Marlowe a pu l’être. Sa figure a été d’ailleurs très présente dans mon travail de mise en scène. C’était un être sulfureux et fascinant. Et c’est probablement parce qu’il était trop engagé, trop absolu, qu’il a écrit cette œuvre puissante qui dénote avec les attendus du théâtre élisabéthain.

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