Quelques questions à Laure Catherin

Laure Catherin
Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
J’ai fait un parcours de biais
. Depuis toute petite, je savais très bien ce que je voulais faire, du théâtre, mais ce n’était pas une option possible dans l’environnement où j’ai grandi. J’ai passé beaucoup d’années à élaborer des plans b, plans c, chercher ce que je pourrais faire À PART du théâtre, pour finalement me dire que si je ne tentais pas un jour de faire ce que je voulais vraiment, je finirais aigrie à 40 ans. J’ai donc commencé le théâtre tard, dans des cours du soir pendant mes études d’ingénieur en bâtiment. Je suis quand même allée jusqu’au bout de ces études, j’ai eu mon diplôme et j’ai pris un an pendant lequel je travaillais à mi-temps dans un cabinet d’architecture, où j’ai retenté les concours des écoles nationales. J’ai été reçue à l’école du TNB où j’ai passé trois ans en tant qu’élève-comédienne, et où j’ai commencé aussi plus sérieusement à écrire, parce qu’il y avait des textes et des récits qui me manquaient. Je me suis intéressée au jeu dans d’autres langues, je suis partie à l’étranger, faire par exemple un stage sur Shakespeare en anglais à la Central School à Londres ou jouer du Büchner en allemand dans le projet d’une élève metteuse en scène à la Ernst Busch à Berlin. Ça a été fondamental dans l’évolution de mon rapport au jeu et à l’écriture. A la sortie de l’école j’ai surtout travaillé en tant que comédienne. J’ai beaucoup hésité avant de me lancer dans mes propres projets parce que ce n’était pas une évidence et c’est très dur. Pour que je réussisse à porter un projet il faut vraiment que je me retrouve au pied du mur, et qu’un texte ou un propos me crée la nécessité viscérale de le mettre en scène. Et puis surtout j’aime jouer, c’est mon métier premier. On m’a beaucoup dit qu’à un moment il faudrait que je fasse un choix entre comédienne et metteuse en scène et je n’avais pas envie d’avoir à abandonner l’un des deux.
En septembre 2020 j’ai monté mon premier spectacle Béquille/Comment j’ai taillé mon tronc pour en faire des copeaux à partir de mon premier « long » texte, qui a reçu les encouragements d’ARTCENA en 2019. C’est une épopée burlesque sur le harcèlement moral, dont la création a été rendue possible grâce à un dispositif d’EAC en partenariat avec la MJC de la Paillette à Rennes, et qui tourne depuis en version tout-terrain. En mars 2022 j’ai créé Howl2122, à partir d’un texte que j’ai écrit sur le vécu des étudiant.e.s des universités pendant la pandémie, à partir d’un travail d’immersion et d’interviews à l’université Rennes2. Il s’est créé dans une forme d’urgence, grâce à une aide à la résidence de la Ville de Rennes dans le cadre du plan de relance post covid, et avec un apport de l’université, à qui j’ai proposé le projet et qui m’a fait confiance, même si iels ne savaient pas du tout à quoi ça allait ressembler. C’était censé au départ être un one shot total. Le projet continue de tourner depuis, et a été présenté à Avignon Off à la Manufacture l’été dernier. En 2022 j’ai commencé les travaux de recherche pour ma prochaine création, qui s’appuie aussi sur un travail d’entretiens et de témoignages.
Au fil des créations je me suis rendue compte que ce qui relie tous mes spectacles, en plus d’un certain rapport à la musique, à la langue et à une forme de performance pour les interprètes, c’est la question des récits empêchés. C’est-à-dire des récits qui concernent un grand nombre, mais qui ne trouvent pas vraiment de place pour se dire.
Ces trois dernières années se sont donc beaucoup centrées sur mon travail de porteuse de projet au sein de ma compagnie, LaDude, et l’écriture a pris plus de place, mais je continue de travailler en tant que comédienne pour les projets d’autres créateur.ice.s, c’est vital pour moi. C’est trop joyeux de se glisser dans l’univers de quelqu’un.e d’autre.
Quelle est votre actualité́ ?
Howl2122 continue sa tournée, avec des dates en mars au Théâtre National de Bretagne puis au Qu4tre à Angers. Béquille continue de jouer également : on vient de finir une tournée dans les établissements scolaires de l’agglomération de Maubeuge organisée par Le Manège. Et je travaille à la création de mon prochain spectacle L’Accouché(e)/tentative minuscule de traduction du monumental, qui sera créé en novembre 2024 à la SN de La Passerelle. Mes deux premiers projets se sont montés avec très peu de moyens et de temps, ce sont des projets « légers » avec de toutes petites équipes. Pour L’Accouché(e), l’équipe est plus conséquente, avec un vrai travail de création scénographique et de création lumière là où les précédents projets reposaient plutôt sur la création son et le jeu d’acteur.ice. Enfin c’est le premier projet qui s’inscrit dans un calendrier de production un peu plus « normal », et qui permet donc de rassembler des partenaires, et de solliciter certaines aides à la création.
Quels ont été les leviers, les moments clés qui vont ont permis d’arriver là où vous en êtes aujourd’hui ?
Ce sont surtout des rencontres : des personnes qui à un moment vous « voient » ou vous « lisent » et prennent le risque de vous faire confiance, en vous ouvrant une porte, un espace de création et/ou des moyens. Je vais citer les noms parce que c’est important. Il y a eu Grétel Delattre au cours Florent qui m’a convaincue de retenter les concours des écoles nationales après des expériences un peu traumatisantes parce que je me décomposais en situation d’audition et j’arrivais en limite d’âge. Il y a eu l’équipe pédagogique de l’école du TNB qui m’a admise à 25 ans et ouvert un espace d’expérimentation pendant trois ans, ce qui m’a permis de gagner en confiance. Il y a eu Roland Fichet, qui a créé le LAMA (laboratoire auteurs-metteurs en scène-acteurs), au sein duquel j’ai fait mes premières résidences d’écriture. Il y a eu Cédric Gourmelon qui m’a proposé mon premier rôle à la sortie de l’école au sein d’une troupe d’acteur.ice.s aguerri.e.s. Il y a eu Annabelle Sergent qui m’a offert mon premier gros rôle au théâtre, avec une grosse tournée, le genre de partitions qui permettent de se forger. Il y a eu Daria Lippi qui a créé un lieu : La Fabrique Autonome des Acteurs à Bataville, où j’ai pu expérimenter mon goût pour la recherche croisée avec d’autres disciplines. Il y a eu le comité de lecture d’ARTCENA qui a récompensé mon premier texte, ce qui donne tout de même plus d’assurance pour le défendre. Il y a eu le Théâtre de la Paillette et le Théâtre du Cercle à Rennes, qui ouvrent des espaces pour les jeunes créateur.ice.s et dont les programmatrices d’alors : Amélie Rousseau et Emmanuelle Paty-Lacour m’ont permis de créer mes deux premiers spectacles. Il y a eu l’université Rennes2 bien sûr, dont la responsable du service culturel est très attentive à la jeune création, se déplace pour voir les étapes de travail et qui m’a donné sa confiance pour Howl2122. Et plus récemment, Emilie Audren du CPPC à Rennes, dont le regard et les retours sur mon travail ont été importants. Il y en a eu d’autres. Ça s’est fait vraiment petit à petit dans mon parcours artistique global, et je ne pourrais pas dissocier le jeu de l’écriture ou de la mise en scène, chaque chose a eu une influence sur l’autre, chaque étape a été le socle d’une autre. En tous cas c’est un long chemin…
Quel regard portez-vous sur la situation actuelle du théâtre en France, notamment par rapport à l’émergence ? Est-elle favorable au développement des parcours de jeunes artistes ?
C’est très ambivalent.
Je ne suis pas très optimiste sur la situation du théâtre en France. Il y a eu une sorte d’effet d’aubaine post covid, avec des moyens débloqués et un incroyable foisonnement de création qui a ouvert la porte à de jeunes créateur.ice.s. Mais j’en ressens aujourd’hui le contrecoup avec un resserrement des moyens et des opportunités. J’entends beaucoup des institutions et des structures qu’iels font face à des restrictions budgétaires importantes et que se posent pour elleux la question d’accompagner beaucoup moins de monde mais mieux, ou d’accompagner beaucoup de monde mais avec encore moins de moyens, ce qui n’est pas forcément un cadeau parce qu’on essaye malgré tout de faire son projet mais avec moins, ce qui fragilise tout et rend plus difficile encore la lisibilité du travail d’un.e jeune créateur.ice qui n’est pas connu.e et qui expérimente. Je ne sais pas quelle est la solution la moins pire entre les deux. En tous cas je l’ai senti dans mon parcours et je l’ai vu dans le parcours d’autres : dès qu’on offre du temps et surtout des moyens, ça change tout.
Pour autant, j’ai l’impression que les structures se penchent de plus en plus sur cette question de l’émergence, et que se créent de plus en plus de dispositifs pour aider au développement des jeunes artistes. Des théâtres par exemple qui proposent des bureaux des artistes (je pense au TU à Nantes) avec des ateliers thématiques et un espace de rencontre, ou des structures comme Spectacle Vivant en Bretagne qui ont créé cette saison le KerLab, avec des rendez-vous thématiques mensuels destinés aux jeunes compagnies bretonnes.
Enfin, je ressens une grande fatigue générale dans le secteur culturel, avec une désertion des postes administratifs ou en production-diffusion, et qui impacte l’émergence parce que ce sont justement des postes clefs qui peuvent permettre d’en sortir. Le manque de moyens des jeunes compagnies rend encore plus difficile la création de ces postes dans des conditions correctes, alors qu’ils sont cruciaux, ne serait-ce que pour trouver les moyens de se structurer. C’est le serpent qui se mord la queue.
Pourtant dans l’urgence du monde qui est le nôtre, il est très important que la jeune création soit vue/entendue.
Si vous en aviez la possibilité́, quelle mesure ou initiative permettant d’améliorer l’accompagnement de l’émergence mettriez-vous en place ?
Euh je ne sais pas…Une sorte de speed-dating pour que se rencontrent jeunes porteur.euse.s de projet et administrateur.ice.s/chargé.e.s de production et de diffusion, si cela n’existe pas déjà ?
Ou idéalement quelque chose comme un fond d’accompagnement à la structuration sur deux ans spécialement destiné à l’émergence. Peut-être cela existe aussi déjà à l’initiative de certaines structures, mais la plupart des aides à la structuration ne sont souvent accessibles que lorsqu’on est déjà un peu « émergé », en tous cas repéré. Une question reste : qui pourrait y avoir accès dans un principe d’équité ?
Et puis une cellule de soutien psychologique aux jeunes porteur.euse.s de projet
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J’exagère mais c’est une place qui reste un peu impensée, et qui n’a d’ailleurs pas de nomenclature à Pôle Emploi, alors que c’est presque un métier à temps plein. Je me souviens du titre d’une conférence proposée je crois par ARTCENA : « Les artistes sont-ils/elles des couteaux suisses ? » qui fait souvent écho en moi. Beaucoup de choses pèsent sur les épaules des jeunes porteur.euse.s de projet. Elleux font tampon de toutes les fragilités d’une production, en plus d’être dans la vulnérabilité du moment de la création artistique. Faute de moyens, iels absorbent souvent le travail de beaucoup de postes, ce qui n’est d’ailleurs pas très compatible avec une réflexion nécessaire, qui leur incombe là aussi, sur le bien-être au travail. J’ai l’impression que cela produit souvent des incompréhensions au sein des équipes mais aussi dans le dialogue avec d’autres corps de métiers. Il y a peu de formation pour la mise en scène en France, encore moins de formations pour la dramaturgie ou la direction d’acteur.ice.s. Mais porter un projet c’est encore une autre affaire. Les jeunes porteur.euse.s de projet devraient être formé.e.s pour tout ce qui leur incombera en plus de l’artistique, en attendant d’avoir les moyens de pouvoir s’entourer, car plein de choses sont loin d’être innées. Mais se former c’est encore une histoire de moyens et de temps.