Un chant d’amour à la création

Un chant d’amour à la création

Publié le 20 janvier 2024 dans À PROPOS , #2
La Princesse blanche - Rainer Maria Rilke - © tous droits réservés Alain Monot
La Princesse blanche – Rainer Maria Rilke – © Alain Monot
Ultimatum, le Privilège des chemins - Cédric Gourmelon - © Caroline Ablain
Ultimatum, le Privilège des chemins – Cédric Gourmelon – © Caroline Ablain
Le Funambule de Jean Genet - Cédric Gourmelon - © Caroline Ablain
Le Funambule de Jean Genet – Cédric Gourmelon – © Caroline Ablain
Au bord du gouffre - David Wojnarowicz - © tous droits réservés Christian Berthelot
Au bord du gouffre – David Wojnarowicz – © Christian Berthelot
Tailleur pour dames - Feydeau - Cédric Gourmelon - © Christian Berthelot
Tailleur pour dames – Feydeau – Cédric Gourmelon – © Christian Berthelot
Le Déterreur - Mohammed Khair-Eddine
Le Déterreur – Mohammed Khair-Eddine

Quand j’ai rencontré Cédric pour les premières fois, il y a près de trente ans, alors qu’il venait d’entrer à l’école d’acteurs du Théâtre National de Bretagne et que je venais régulièrement voir les travaux d’élèves, j’ai senti que nous avions sous nos yeux un futur comédien sensible, puissant, intelligent. Mais je ne pouvais pas savoir à l’époque qu’il serait également un brillant metteur en scène.

Dès son premier spectacle (Haute surveillance de Jean Genet) joué à Rennes et à Paris, j’ai été saisi déjà par ce qui allait constituer la richesse et l’élégance de son travail : l’intelligence de sa direction d’acteurs, son goût pour les poètes et auteurs de théâtre alliant la beauté de la langue et la force du politique (Rilke, Genet, Pessoa, Ferré, Wojnarowicz, Fassbinder,…), son intérêt pour les méandres de la nature humaine, sa capacité à concevoir des lumières subtiles et délicates.

De longues années après cette première mise en scène, il avait revêtu à nouveau, et avec succès, le manteau d’acteur en s’emparant des mots de Léo Ferré qui lui vont si bien, toujours traversé par ces écritures poétiques et politiques profondément ancrées dans le réel qu’il nous adresse avec rigueur et sensualité. Ce fut un geste réussi, un « entre-acte » si j’ose dire car de manière certaine sa force et son talent s’incarnent avec grandeur dans ses mises en scène. Depuis, la succession de ses nombreuses créations n’a fait que révéler l’immense étendue de son univers théâtral.

Au-delà de mon attachement à son travail (j’ai vu tous ses spectacles !), chacune de ses œuvres a nourri mon voyage de spectateur et laissent des traces singulières. Il serait vain de les énumérer toutes ici et vouloir dans le même temps faire une critique intelligente du théâtre de Cédric. Je me risque tout simplement à partager de petites bribes de souvenirs et d’émotions plus ou moins récentes. Des clins d’œil d’un spectateur fidèle :

Haute surveillance… pour l’acte fondateur de son théâtre que ce premier spectacle représente (« Jean Genet est l’auteur qui a le plus fondé mon désir de théâtre » a confié un jour Cédric) et parce que 20 ans après, avec la même passion, il l’a subtilement recréé à la Comédie Française.

La princesse blanche… pour la beauté de la poésie de Rilke servie par de jeunes et délicats interprètes, entre rêve et réalité.

Words, words, words… parce que les mots de Léo Ferré lui vont si bien, et que sa puissante et émouvante interprétation seul sur scène nous a fait redécouvrir ses talents de comédien.

Ultimatum… pour la puissance d’un groupe d’acteurs au service d’un théâtre qui oscille magnifiquement entre le langage du corps et l’élan du verbe.

Edouard II… pour sa capacité à s’emparer avec fougue d’une grande fresque épique, entre amour et rébellion.

Le funambule… pour l’hommage au travail et à la responsabilité de l’artiste, et pour ce lumineux chant d’amour à la création qu’il nous a offert.

Au bord du gouffre… pour le choc d’une parole profondément ancrée dans le réel, brute et émouvante à la fois.

Tailleur pour dames… parce qu’il n’est pas interdit de rire, et que ce spectacle a révélé ses qualités de chef d’orchestre pour créer des rythmes jubilatoires.

Le déterreur… pour les lumières au service de la noirceur du monde, et sa capacité à découvrir des auteurs et acteurs méconnus, au-delà de nos frontières.

Liberté à Brême… pour questionner tout autant que célébrer la quête de liberté, soutenus par la grâce des comédiennes et comédiens.

corde. raide… parce que ce fut sa première création à la Comédie de Béthune, un théâtre qu’il dirige au service de la création, un lieu de partage et de transmission.

Depuis toujours Cédric crée des spectacles avec une conviction simple mais ô combien profonde : donner à entendre la parole d’un écrivain.

Lecteur infatigable, toujours prompt à partager ses lectures et d’échanger sur ses dernières découvertes littéraires et théâtrales, ouvert au monde, soucieux de la dimension politique de nos actes, empli d’altérité, son théâtre est à son image et témoigne de son immense authenticité d’être… humain !

« J’ai souhaité que le texte résonne complètement, en se laissant aller à un théâtre de l’instinct, de la sensualité, dans le cadre d’une rigueur formelle. En entourant le vivant de vide pour mieux le souligner » avait écrit Cédric à l’occasion de sa première mise en scène.

Je me souviens encore dans les premières années où nous nous sommes rencontrés qu’il rêvait de créer une performance plastique où seule une porte, esseulée au milieu d’un espace, vide, serait éclairée. Comme le symbole peut-être d’un passage, d’un seuil à franchir, d’un horizon qui nous tendrait les bras. Comme une invitation à risquer l’ailleurs…

Un chant d’amour à la création.

Dominique Chrétien